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A la rencontre du sujet psychotique...

D 14 septembre 2019     H 14:30     A Jean-Jacques Bonamour Du Tartre     C 0 messages


L’approche de la psychose ou de la folie en général rencontre inévitablement la problématique de la peur, peur d’une violence incontrôlable, à la fois immotivée et démesurée, et source d’une méfiance radicale ; elle peut également révéler un intérêt trouble et souvent passionné, d’une partie du groupe social au moins, qui perçoit intuitivement et défend avec conviction une parenté entre la folie-maladie et l’inévitable folie ordinaire qui anime tout être humain. Tout cela fait débat dans les lieux chargés d’accueillir de tels patients, où s’expose encore, et pour le plus longtemps possible, espérons-nous, la complexité de la question des façons de penser le travail de soin et d’accompagnement, notamment au travers de la question de la transmission de la « culture d’institution ».

En parallèle, nous sommes encore aujourd’hui très pris par un phénomène de sur- désignation stigmatisante, initiée par l’utilisation politique de quelques drames terribles assurément, mais à caractère exceptionnel, que la plupart des media ont relayé sans retenue ni préoccupation minimale en rapport avec une éthique supposée de journaliste : deux ans et quelque après le trop fameux discours d’Antony, les effets en sont encore très présents, comme ils peuvent apparaitre dans le projet de réforme de la loi de 1990.

Que ces démonstrations sécuritaires s’adressent prioritairement au grand public dans un projet électoraliste ne fait pas grand doute, mais le germe en est porté de longue date sous la forme d’un coup massif adressé à une certaine forme de pensée et de pratique psychiatriques qu’on pourrait qualifier d’anti-ségrégatives, qui ont représenté l’idéologie porteuse durant les cinquante dernières années, comme une façon de disqualifier ce qui s’est fait pour le remplacer par un nouvelle conception de référence, où différence et dangerosité sociale sont radicalement associées, tout comme déviance, pathologie et délinquance...

Aujourd’hui, cette conception se légitime d’une certaine exigence de standardisation et de simplification, du souci de limiter les dépenses de santé, ou encore par le crédit accordé aux approches thérapeutiques à court terme, toutes choses qui semblent avoir convaincu nos décideurs d’opérer un revirement radical dans la politique des soins en santé mentale. Là où l’engagement personnel et le temps d’élaboration étaient requis, il se pourrait bien que s’impose un courant s’appuyant sur l’application méthodique et universelle des modes de soins arrêtés « une fois pour toutes et pour tous », sous l’alibi de l’efficacité et de l’égalité de chances : psychopharmacologie standardisée et psychoéducation protocolisée risquent bien de devenir les deux mamelles de la psychiatrie.

Plus précisément, les professionnels du soin psychiatrique sont aujourd’hui dans une situation peut-être tout aussi « schizophrénique » que les « usagers » dont ils ont la charge... D’un côté, un certain regard « humaniste » parait se porter sur le sujet, avec la promotion du droit de la personne, de sa reconnaissance, du respect de sa dignité et de son droit à l’information et à sa participation active et consentie, définissant une « citoyenneté » nouvelle aux patients de la psychiatrie comme ceux d’autres domaines. De l’autre, l’exigence de soumission à une multitude de contraintes paraissant proscrire toute personnalisation des attitudes de soin (référentiels, guide de bonnes pratiques, protocoles de soins, démarches-qualité exogènes).

Mais les bientôt cinquante ans de pratique de secteur ou assimilées, fortes des nombreuses entreprises historiques d’entrée en relation avec les malades psychiques, dans le plus simple anonymat ou sous les feux de la notoriété, selon les cas, ont produit ou confirmé un résultat qualitatif indéniable et irréversible : la possibilité de la rencontre avec le sujet psychotique.

Formulation sans doute éminemment contestable que celle-ci ; c’est tout de même celle que nous avons retenue et que nous défendrons, tant elle nous parait une façon claire et simple d’évoquer la réalité d’un vécu de nombreux professionnels, qui se sont engagés durant des décennies dans un projet de soin et d’accompagnement, poussés par quelque force mystérieuse qui ne saurait se réduire à la simple curiosité, et qui reste volontiers une certaine énigme dans leur propre vie.

Chacun de ses termes a ici son importance :

1 Rencontre, car la fréquentation régulière de ces grandes malades psychiques « expose » tout autant à se découvrir qu’à les découvrir, de personne à personne. Par delà une symptomatologie toujours active et parfois impressionnante (dissociation, repli, angoisses persécutives, délire et hallucinations...), par delà également les présupposés théoriques divers issus des formations reçues ou recherchées, il est bien rare qu’un professionnel du champ psychiatrique ne se trouve pas, à un moment ou un autre, profondément touché par une attitude ou un propos que lui aura adressé tel ou tel patient. Expérience forte s’il en est sur le plan humain, témoignant d’un côté d’une confiance retrouvée, au moins l’espace d’un moment, dans une possibilité d’adresse ; de l’autre, d’une disposition inouïe à éprouver une certaine intimité psychique avec cet autre radicalement différent a priori qu’est « le fou »... Ainsi, cet autre n’est peut-être pas totalement perdu dans sa folie, ainsi, sa rencontre peut même constituer une expérience personnelle des plus précieuses, si ce n’est exceptionnelles. Bien qu’on sache bien à quel point ces pathologies du narcissisme peuvent nous entraîner dans l’idéalisation de certains vécus ou projets, il nous parait nécessaire et juste de pointer l’importance humaine et culturelle du phénomène, sur le plan personnel, certes, mais également pour la question du lien social : on peut voir là le paradigme d’un retour à et sur l’humain, c’est-à-dire au lien et à la communication dans ce qu’ils peuvent avoir de stupéfiant, dans l’ordre de la création, là où parfois l’immensité de la solitude d’une personne parait comme l’effet incommensurable d’une aberration la réduisant à un silence de mort (la mort psychique, la plus effroyable...). Tout soignant en psychiatrie, sans doute tout accompagnant peut en faire l’expérience, pourvu qu’il y consente, consciemment ou plutôt inconsciemment, d’ailleurs, quelque soit son ancienneté ou sa formation, si du moins il veut bien également s’en donner le temps, dimension fondamentale dans un tel processus de rencontre.

2 Le terme de sujet est tout aussi impérativement nécessaire que complexe : de quoi parle t-on, surtout quand on a à faire avec des grands malades psychiques, dont on sait combien ils peuvent parfois paraitre totalement expropriés d’eux-mêmes ? Notre propos ici n’est pas d’entrer dans une analyse ou une revue des différentes acceptions théoriques de la notion de sujet, qui nécessiterait sans doute de balayer abondamment les champs de la philosophie et de la psychanalyse, notamment ; il est plutôt de pointer le phénomène dans sa réalité clinique, en particulier du côté des professionnels. Mais plutôt de suggérer ce point ce point virtuel, si ce n’est mythique, duquel s’originerait, pour une personne donnée, un possible sentiment d’existence, aussi insaisissable et inconscient soit-il, comme condition nécessaire (à défaut d’être toujours suffisante....) à l’établissement d’un rapport à soi et à l’autre. Autant les tentatives de dialogue avec certains de ces patients peuvent engendrer un lourd sentiment de malaise face à cette personne dont le sujet parait s’être totalement évadé, autant leur fréquentation prolongée nous amène quasi nécessairement à vivre de temps à autre la surprise du retour d’un sujet qui paraissait avoir définitivement sombré. Là où rien ne parlait plus, parfois depuis longtemps, là où tout paraissait marqué de la seule folie, tout à coup, quelqu’un parle à nouveau, « ça nous parle », nous sommes parlés lors de cette expérience avec une densité et une pertinence volontiers déstabilisantes. Ce qui n’est pas sans provoquer quelque trouble dans notre marmite personnelle, où mijotent depuis le premier jour nos conceptions théoriques en psychopathologie, d’autant que ce retour de subjectivité ne tient généralement aucun compte des formations ou compétences « officielles », ni des cadres officiels, pour apparaitre sans crier gare, là où cela lui paraitra possible. Par delà la plainte psychotique parfois si accablante si ce n’est dissuasive, par delà les symptômes, le handicap induit, la non-performance sociale de ce malade psychique, réapparait une personne s’adressant à une autre personne, lors d’un évènement fortuit assorti parfois d’une intense émotion.

3 Enfin, le terme de psychotique, toujours lourdement chargé de toutes les signifiés qu’il contient : s’il est une manière commode et consensuelle de désigner un mode d’organisation psychique prévalent ou une affection psychiatrique, sa substantivation ordinaire nous parait bien abusive et dommageable : on dit volontiers « c’est un psychotique » (ou équivalent, dont schizophrénie) avec une déconcertante facilité, et même une certaine évidence, peut-être essentiellement pour figurer cette évasion caractéristique du sujet évoqué ci-dessus. Mais souvent aussi pour tracer une frontière, une ligne de non- partage, en quelque sorte, qui le séparerait radicalement de nous, les « non- psychotiques ? », les « normaux ? ». Poussé à l’extrême, psychotique peut bien vouloir signifier radicalement autre (aliéné), et désigner « cet autre qu’il n’y a plus moyen de comprendre », car affecté d’un autre rapport au langage, avec ce que cela comporte d’angoisse, voire d’inévitable rejet transitoire. C’est de plus un terme globalisant, paraissant inclure à la fois la totalité de la personne en question et renvoyer à une certaine homogénéité conceptuelle (La Psychose, pourtant bien hétérogène et évolutive dans sa clinique, en fait...), qui renvoie à ce « trop d’autre » que figure « le fou » dans notre besoin légitime de nous rassurer sur notre normalité et la solidité de notre rapport au langage. Mais comment résoudre la difficulté majeure issue de la nécessité de désigner une particularité à reconnaitre impérativement (les patients convoquent fréquemment le psychiatre au lieu de son savoir sur ce qu’il leur arrive, directement ou indirectement), et de respecter dans le même temps la complexité de la personne et de sa problématique existentielle ? Ceci rejoint une fois encore la question du vocabulaire de la psychiatrie, et celle de « l’innommable » d’une folie qui trouve bien rarement les mots pour se qualifier sans, dans le même mouvement, se disqualifier. Mots que devraient permettre de pointer une différence sans pour autant la graver (l’aggraver ?) dans le marbre...

S’il nous parait important d’évoquer cette réalité, c’est bien parce qu’elle est gênante et qu’elle est menacée : gênante, en tant qu’elle révèle la troublante proximité que l’on peut avoir avec la folie la plus flagrante ; menacée, par la saturation de plus en plus envahissante de l’espace des soins par des tâches et des contraintes privant de plus en plus les professionnels de la disponibilité matérielle et temporelle propice à cette éventuelle rencontre.

Quand bien même elle serait inévitablement marqué au sceau de l’ambivalence et de l’imprévisibilité, nous poserons donc comme une réalité de l’expérience cette rencontre avec le sujet psychotique, en tant qu’effet suffisamment probable (à défaut d’être jamais certain) de la fréquentation de telles personnes, avec lesquelles peut se tisser souvent un lien fort et particulier, et se construit parfois une qualité d’échange verbal et affectif tout aussi surprenant que, par moments, tout à fait roboratif pour les professionnels.

En quoi est-il réjouissant, et pourquoi ?

On se gardera de verser dans le discours convenu et superficiel entretenu dans le milieu psychiatrique, faisant du « fou » le lieu d’une créativité artistique inouïe qu’il suffirait de bien vouloir entendre et admettre pour qu’elle s’exprimât chez tout malade psychotique : l’association folie-génie créateur nous parait faire une impasse facile et dommageable pour ces patients eux-mêmes, en tant qu’elle vient en lieu et place de la nécessité impérative de prendre conscience et d’éprouver de façon empathique la terrible souffrance que de telles personnes éprouvent, et la dynamique de destruction liée à ce processus pathologique.

Autrement dit, il ne suffit pas de « faire les fous » avec « les fous » dans quelque mise en scène pour saisir quelque chose de la tragédie de la maladie mentale lourde, ni pour soulager quoique ce soit de leur douleur. Mais il s’impose bien plutôt de consacrer le temps nécessaire à les entendre et les accompagner, des années durant parfois, avec souvent des « résultats » bien maigres en termes de soulagement, d’amélioration de leurs performances existentielles ou plus encore de guérison.

Seule cette constance, cette fidélité et un engagement personnel acceptant de passer par des éprouvés complexes et violents à leur endroit permettent le rétablissement d’un lien ouvrant à une créativité partagée dans l’expérience et la construction d’une langue commune : s’il y a création dans ce contexte, c’est avant tout une création de langue entre des personnes, et la production artistique nous parait venir « de surcroit », comme on dit pour d’autres choses dans notre champ.

C’est à notre idée le fondement de la jouissance que les professionnels de ce domaine peuvent éprouver à s’occuper durablement de ces grands traumatisés de la vie, disloqués par la psychose, et souvent de façon irrémédiable : cette possibilité de recréer de la langue, du symbole, atteinte généralement au prix exorbitant d’années de persévérance, de conviction réparatrice quasi délirante adressée à ces personnes dont on a volontiers l’impression qu’elles resteront totalement déshabitées, perdues pour elles-mêmes et pour le monde des hommes.

C’est cette réalité révélée par l’expérience d’un possible « remaillage symbolique », aussi ténu, fugace ou tardif soit-il, cette possible survenue d’un simple échange interhumain gratifiant pour les deux parties, où il apparait que l’un peut s’occuper de l’autre et vice versa dans un champ où les questions de la maladie, de l’infranchissable différence ou d’une nécessaire distance professionnelle paraissent comme évacuées, hors sujet, pourrait-on dire.

Le surgissement du sujet psychotique fait relativement disparaitre le sujet de la maladie, sujet réduit à la portion congrue, moignon d’un être humain amputé par le travail de sape de la psychose : réapparait alors la nudité et l’émotion d’un rapport civil. On est à ce moment dans une situation de guérison non pas du malade, mais de l’aliénation enfermante qui aurait rompu définitivement toute possibilité de lien, de proximité et de création langagière entre le patient et le soignant. Bien différente d’une dynamique simplement fusionnelle, volontiers dénoncée par ceux parmi les soignants qui restent en dehors de cette expérience, il y a dans ces circonstances toujours « du malade » et « du professionnel », mais un domaine s’est ouvert où ces notions n’ont plus cours, comme suspendues par l’évènement...

Un certain effet de surprise repéré et accepté, reste à nous demander ce qui peut la rendre possible ou la favoriser : on peut la considérer comme un fait venant contredire, si ce n’est invalider quelques vérités assurées sur l’évolution des grands tableaux de psychose.

La stabilisation, la recompensation ou un certain degré de rétablissement peuvent apparaitre comme des occurrences plausibles, là où de longues années de traitements divers et de séjours prolongés dans des services de psychiatrie n’avaient pu dégager aucune ouverture, aucune amélioration. Ils surgissent généralement dans des contextes institutionnels qui ont pris le parti de soutenir l’espoir de la pertinence d’une entreprise relationnelle avec les patients psychotiques, que ce soit au travers d’un dispositif psychanalytique, de psychothérapie institutionnelle classique, ou de la mise en pratique de certains principes et valeurs qui s’en rapprochent, sans pour autant se réclamer de telle ou telle idéologie.

Pourquoi ? Nous émettrons trois ordres d’hypothèses : l’un lié à l’identité du lieu, le second à la temporalité (pas de limite à la durée de séjour), le dernier à la qualité des professionnels.

L’identité des lieux : la particularité de ce genre d’établissement est d’être avant tout un lieu de vie dans lequel est dispensée une attention soignante : à l’inverse de l’hôpital, fondé sur une identité soignante, un espace comme un foyer d’accueil médicalisé prend le parti d’accueillir des personnes pour lesquelles il devient leur lieu de résidence. C’est là qu’ils habitent, dans cette maison, au sens de là où l’on peut installer son monde interne de plein droit, le patient devient le résident du foyer. De la même manière, un hôpital de jour peut offrir ce même service d’être un « lieu de résidence psychique » pour de tels patients.

Cette nuance n’est pas secondaire, même si elle ne doit pas escamoter pour autant l’importance de la préoccupation soignante qui s’y développe : c’est une maison qui travaille sur la souffrance et la « non-qualité de vie » des personnes qui y vivent (il nous parait assez indécent d’user de la notion de qualité de vie à leur propos, tant elle concourt à banaliser la question en en faisant presque une notion de confort ou de luxe), tâchant de modeler l’assistance utile au profil de chacune d’elles, dans les soins médico-psychiatriques comme dans le quotidien.

L’intention première n’est en tout cas pas un soin visant avant tout la réduction de la symptomatologie ou le dépassement d’un état critique, mais plutôt la recherche patiente et prudente d’un réel confort de vie et d’une adaptation du résident au contexte et réciproquement : le passage au FAM ou à l’hôpital de jour comporte l’abandon de la pression soignante telle qu’elle peut se développer à l’hôpital, où la maladie est omniprésente, tout comme les objectifs de soins, la réduction efficace des troubles et le souci quotidien de la DMS (durée moyenne de séjour).

La temporalité : sauf exception, aucune limite de temps n’est fixée au séjour d’un résident en FAM ou d’un patient d’hôpital de jour, qui n’est assorti d’aucune exigence de performance ou d’amélioration, dès lors qu’il manifeste un respect minimal des règles de vie de la communauté. Ainsi, le résident entre dans cet espace qu’il a librement consenti de rejoindre, sans qu’il lui soit mis la pression quant à des objectifs précis : il nous parait à ce propos indispensable d’opposer la plus vive résistance à la tendance actuelle à vouloir déterminer des « projets de vie » et des objectifs d’autonomie, tels qu’ils sont mis en avant dans les documents de l’administration et de la MDPH, notamment, ou dans d’autres documents qui ont cédé au mirage de la maîtrise apparente de l’action médico-sociale, qui, en tant qu’entreprise efficace, doit être soumise à obligation de résultat via l’omniprésence de l’évaluation programmée.

En particulier, la caractéristique principale de la patientèle d’un FAM est de s’être trouvée en échec dans toutes les entreprises d’autonomisation, parfois sur plusieurs décennies, et il importe de le garder à l’esprit et de respecter ce temps de non-projet, qui est souvent la condition indispensable à une reconstitution psychique : nous en défendons en tout cas l’absolue nécessité, comme condition d’une possible rencontre, étayé sur la reconnaissance des impossibilités de la personne.

Ces mêmes contraintes peuvent se retrouver dans la dynamique des soins aux patients d’un hôpital de jour, qui constituent une population analogue, à quelques décennies et degrés de gravité près.

La qualité des professionnels : l’histoire et l’évolution du FAM l’Eolienne ont été marqués par un certain degré de carence en personnel spécialisé, médico-psychologique notamment : pas de psychiatre résident, des interventions de psychiatre assez espacées, émanant soit des équipes de secteur en visite, soit d’un psychiatre venant une fois par semaine régler certains problèmes dont les demandes d’admission. Pas de psychologue, sauf sporadiquement pour le personnel, à doses plutôt homéopathiques ... Il a fallu à cette équipe vingt ans de combats épiques pour qu’enfin elle soit reconnue dans son travail de prise en charge et dans sa qualité de Foyer d’Accueil Médicalisé Psychiatrique et dotée d’un personnel quantitativement et qualitativement à niveau.

La richesse de cette équipe s’est bâtie dans la fédération « sur le tas » d’un désir soignant quasi-militant d’un cadre de santé, d’un médecin généraliste et d’un ensemble de personnes aux qualifications diverses, toutes saisies à un moment ou à un autre par la force du lien établi avec les résidents, par delà leur pathologie, parfois très impressionnante.

Il nous parait juste de noter la grande prévalence d’un personnel pas trop encombré d’un savoir médico-technique sur la psychose (y compris le médecin généraliste référent, qui s’est pour ainsi dire offert à la découverte de ce champ par la pratique...), : peut-être pour mettre en valeur l’importance de cette position de partage d’expérience sans trop d’idées préconçues au jour le jour, associée à une relative légèreté du savoir nosographique, qui est particulier à la position des infirmiers, aides-soignantes, agents de service hospitalier ou autres, comme condition d’une approche possible et de la construction d’une langue commune avec les malades. On pourrait d’ailleurs voir là la réplique à l’infini du mythe originaire de la création de la psychiatrie, avec le travail fondateur de Pussin à Bicêtre, ouvrant la voie à Pinel, comme l’évoque très élégamment le livre de Marie Didier intitulé « Dans la nuit de Bicêtre ».

Il nous parait important de pointer par là-même la nécessité pour ceux qui prennent en charge les malades psychiques de décoller d’une vision médicale étroite, prisonnière de sa fonction en quelque sorte : le fou face au psychiatre voit un psychiatre et donc la quasi nécessité de « faire le fou » devant lui, ou bien, au contraire, de n’en rien laisser paraitre, le psychiatre n’a souvent pas accès à autre chose de cette personne que celle rattachée à une maladie qu’il tient pour radicale et définitive, et inexorablement répétitive.

D’où l’intérêt et l’importance du partage des approches et des expériences relationnelles avec de tels patients, et de la pluridisciplinarité en psychiatrie, introduisant à des possibilités de nuancement et de relativisation aujourd’hui beaucoup plus probables qu’elles n’étaient il y a trente ans.
Ainsi, l’expérience durable d’une réalité quotidienne partagée, propre aux équipes de soins en continu (infirmiers, ASH, etc...) est peut-être beaucoup plus susceptible de favoriser une empathie et une possible re-création langagière que la situation d’entretien clinique, au moins initialement, en permettant la capitalisation progressive d’une langue partagée, faisant fonction de remaillage symbolique apte à contenir un peu les assauts d’une angoisse psychotique dévastatrice. En cela, l’institution et ses soignants « pussiniens » constituent une aire de nature féminine maternelle et domestique, où des mots tentent à nouveau de se greffer sur la réalité brute de l’expérience de cette aire partagée.

Autrement dit, c’est sans doute le lieu d’un réamorçage de la langue dans cette proximité quotidienne répétée, qui est aussi celle de la constitution d’un lien.

A noter l’importance dans cette dynamique de la présence des psychiatres et psychologues, à la fois dans la discontinuité de leur présence et la consistance de leur contribution à l’élaboration d’une pensée sur la psychose et d’une « théorie de l’institution », repère et construction psychologiquement absolument indispensables pour tous les professionnels. Il s’agit de proposer une lecture de la maladie psychotique qui aille au-delà de l’expression symptomatique et restaure un sens aux manifestations observables ; il s’agit aussi de bien comprendre la nature de la mission de cette institution, et de mettre en forme et à l’épreuve quelques outils de travail dans le champ déterminé.

Il nous parait primordial d’y insister aujourd’hui, car la dynamique de standardisation des services et des théories tend de plus en plus à ensevelir cette nécessité pour les équipes, qui en sont aisément dépossédées par la survalorisation des procédures d’accréditation, certification et autres, ou encore la prévalence du recours aux protocoles préétablis plutôt qu’à la pensée et la culture d’équipe pour régler toute difficulté.

Traverser l’horreur, retrouver la personne

Parler aujourd’hui des différences et les conceptualiser n’est pas très politiquement correct, tant les foudres tombent vite sur l’impétrant au nom de l’évidence réactionnaire contemporaine et ses a priori identitaires, ou encore de la lutte contre la discrimination, la stigmatisation. Mais on peut cependant craindre quelques mauvais retours de balancier, à forcer les discours par un égalitarisme d’autant plus incantatoire qu’il est contredit par une évolution sociétale aggravant les inégalités. Et pour en revenir aux personnes frappées de psychose, ce serait faire injure à leur souffrance et à la réalité de leur quotidien que de ne pas reconnaitre à quel point la maladie les déstabilise, les transforme et les broie des années durant, avant qu’ils n’arrivent à reprendre pied dans leur existence, tant bien que mal.

Et plus précisément, la psychose nous semble très violemment attaquer ce rapport à la langue et au sens qui nous parait pourtant si banal et universel, comme s’il était brusquement atteint d’une désorientation, au sens fort du mot : la grande difficulté à dire et à penser les choses, les émotions, la vie, la relation à soi comme au monde que rencontrent les personnes atteintes de psychose les projette dans un monde sans boussole ni gyroscope tirant vers le chaos.

Cette incompétence vis-à-vis de soi et de la relation au monde, acquise souvent brutalement sans repère possible, ne requiert certainement pas que des approches psychopharmacologiques, quand bien même elles seraient indispensables et même déterminantes, parfois. Elle nécessite sans doute aussi qu’on veuille bien les investir comme personnes à qui on parle, parfois bien avant qu’elles ne retrouvent une possibilité de nous adresser quoique ce soit, si ce n’est de la souffrance ou des symptômes.

Et si notre métier de soignant en psychiatrie était de tenter de faire renaitre ces personnes au langage...

Pour terminer notre propos, plutôt que de conclure, nous évoquerons l’absolue nécessité des utopies porteuses : celles de la psychothérapie institutionnelle, ou encore du secteur, notamment, dans lesquelles toutes les générations de praticiens depuis les années soixante ont pu barboter, et certainement aussi celle de la rencontre avec le sujet psychotique, sous l’impulsion de quelques psychanalystes ou thérapeutes de génie, en différents lieux institutionnels...

Et cette dernière n’est pas sans interroger profondément ceux qui la portent et la vivent : quelle motivation particulière les poussent, nous poussent donc à nous approcher du gouffre, de l’abîme psychotique ? Quelle est donc la nature de cette étrange gratification si souvent rapportée qu’elle ne peut être mise au compte d’une simple aberration personnelle du côté du professionnel ?

Car au-delà de l’épouvante que la psychose fait vivre à ses victimes et à ses témoins, elle invite également à une expérience de la rencontre dans un registre tout à fait décalé, loin des espaces de la convention et du bavardage, volontiers fait de quelques fulgurances venant surprendre un embarras répétitif ; l’étrangeté du rapport de ces patients aux mots nous insécurise et nous laisse parfois sans voix, mais quelle émotion quand quelque chose se noue et s’exprime...

Peut-être faut-il simplement y voir le signe de la satisfaction très banalement humaine que celle de « faire entrer un sujet dans le langage », tout comme la jeune mère s’émerveille des premiers babils de son enfant paraissant des réponses ou des imitations.

Peut-être bien que nous faisons par là même que soigner notre terreur d’être boutés hors le langage, comme jetés par quelque tempête par-dessus son bord en plein océan, et promis à ces sensations de chute sans fin telle que le sommeil fait souvent vivre au petit d’homme : mais cela enlève t-il quoique ce soit à l’importance, à la nécessité et à la beauté du geste de se jeter à l’eau pour tenter de ramener quelques uns dans le champ de la parole des hommes ?

C’est pourquoi la rencontre avec le sujet psychotique nous parait de l’ordre du pari, de l’utopie nécessaire, ou de l’exigence éthique, comme on voudra, qui transcendent largement la problématique du soin à ces personnes, pour mettre le doigt sur cette terrible contrainte pour tout homme d’être pris dans son désir et dans la quasi nécessité de créer de la langue avec ses congénères, par delà toutes les différences effectives.

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