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Pour une psychopathologie des psychoses

D 14 septembre 2019     H 17:00     A Jacques Louys     C 0 messages


L’avantage pour moi de parler après les exposés si riches de cette journée, c’est que je peux en profiter pour nourrir mon texte, en utilisant des petits bouts des exposés que j’ai entendu et qui m’ont fait tilt. Cela sera plutôt ce que j’aurais pu mieux leur répondre sur le moment. Ce n’est pas mon dernier mot et je ne suis pas tout à fait sûr de ce que je vais vous dire, mais bon. Faisons un petit « effort de théorisation », comme disait tout de suite Jean-Jacques Laboutière, dans ce que peut-être le champ de la psychiatrie.

Albert LeDorze parlait déjà dans son dernier ouvrage, Heurs et malheurs de la sensation et du féminin » de son refus du risque actuel de digitalisation et d’algorithmisation de l’humain. Pour pouvoir rencontrer authentiquement l’autre, il défend le sensualisme, la sensibilité et le « féminin » (entre parenthèse). Comment ne pas être d’accord ?

Personnellement, je ne trouve pas que parler de structure empêche tellement la rencontre de l’autre de manière sensible, y compris celle du psychotique. La carte n’est pas le territoire, je crois que tout le monde est d’accord depuis longtemps. Rencontrer l’autre n’est pas rencontrer ses structures ! On ne va pas momifier nos patients. On ne va pas oublier l’érotique possible de la rencontre, comme nous l’évoquait Jean-Jacques Bonamour du Tartre. Quant à la structure psychique unique, c’est un vieux fantasme des partisans du « moi », d’un moi unitaire, grandiose, réputé pouvoir tout supporter. C’est un fantasme de ceux qui ne veulent pas savoir qu’il y a plusieurs registres qui tournent en même temps, en parallèle, dans notre tête et dans la tête de l’autre. On peut parler de différentes structures, qui restent ouvertes et qui s’arrangent entre elles comme elles le peuvent, par un nouage qui peut être assez hasardeux, branlant, parfois franchement raté, comme dans les pathologies dites « chroniques ».

Il n’y a pas de super-structure moïque des structures, mais on pourrait voir l’inconscient, au sens freudien, comme ce qui serait commun entre les registres, à la limite comme un sous-registre commun, comme ce qui nourrirait les différents registres, comme ce qui leur donnerait de l’énergie pulsionnelle, mais qui ne s’y résumerait pas. Ce serait la différence entre le contenu latent et le contenu manifeste.

Chaque structure, chaque registre peut défaillir assez pour qu’une psychose propre à chacun se manifeste et entrave plus ou moins le fonctionnement des autres registres. Comme il n’y a pas « une » structure mentale, il n’y a pas « une » psychose. Il y a « des » psychoses, au moins quatre types différents de psychose, qui peuvent se distinguer ou se mélanger, mais ce n’est pas exaustif. Je vais les passer, sans insister, en revue, surtout que ce sont des pathologies que vous connaissez tous très bien. Ce ne sont pas des scoops ! Je vais, en fait, identifier les psychoses aux différentes façons de se dé-structurer. Une psychose, c’est comment les différentes structures peuvent se casser la figure, se « troubler », si l’on veut parler contemporain. Une psychose, comme « trouble » c’est à dire comme chose pas très claire, n’est pas une structure, mais une dé-structuration d’une ou de plusieurs des structures qui nous tournent dans la tête ! C’est là où le trouble se retrouve dans les maladies. Quand on est malade de psychose, on est troublé, on n’est pas clair, ce qui trouble les capacités de relation avec l’autre ! Je vais donc faire un peu de psychopathologie sommaire, puisque Jean-Jacques Laboutière nous a prié de sortir de la paralysie de la pensée, pensée dont Hélène Baudouin nous a bien rappelé l’importance. Poursuivons notre tradition psycho-pathologique, en nous permettant quand même un peu de nouveauté !

La confusion

Le premier registre, c’est le neurologique corporel, partagé entre le génétique et son expression épigénétique. Son problème, au neurologique, c’est qu’il est toujours en retard sur l’événement. Il essaie de pallier à cela par l’établissement de réflexes conditionnés, mais il ne rattrape jamais complètement ce retard, ce qui met chacun en danger vis à vis de ce qui peut devenir un trauma. Il s’aperçoit, alors, qu’il n’a pas su répondre comme il aurait fallu qu’il le fasse, par le bon réflexe. Il va patauger, en perdre les pédales, il va en rester confus. La confusion est ainsi une première forme de psychose, quand le neurologique est débordé par son incapacité à répondre à la réalité. Dans tout trouble de l’apprentissage, il y a quelque part de la confusion, un manque de discrimination à trouver. Dans tout PTSD ou névrose traumatique, on a de la confusion, avec ces remémorations typiques du trauma et ces ratages itératifs d’y faire face. La quantité répétitive n’y remplace pas la qualité. Dans les psychoses maniaco-dépressive, il ne faut pas passer non plus à côté de ces moments confusionnels, que cela soit dans la stupeur mélancolique ou l’agitation maniaque. Si l’on ne comprend pas la confusion qui y persiste, on ne peut arriver à soigner vraiment ce genre de trouble.

L’hallucinose

Une autre structure ou un autre registre qui tourne dans la tête de chacun, c’est celui du psychisme. Ce registre, lui, essaie tout le temps d’être en avance. Il essaie de prévoir l’événement, d’anticiper imaginairement ce qui pourrait être traumatique pour s’y préparer. Il veut pallier ainsi aux insuffisances du neurologique. Ce psychisme doit pouvoir accepter que ses anticipations peuvent n’être que des fantasmes et qu’il se fait, souvent, des berlues. S’il rate cette critique, une autre psychose apparaît, c’est celle de l’onirisme hallucinatoire. La berlue devient comme un rêve dans lequel on s’empêtre et qu’on n’arrive plus à critiquer. On est obligé de le vivre comme si c’était la réalité.

Dans les états confuso-oniriques, on a les deux psychoses en même temps, mais ce n’est pas forcément de la même origine. On peut avoir de la confusion sans onirisme. On peut avoir aussi de l’onirisme sans confusion, comme dans les hallucinoses. Dans les psychoses maniaco-dépressives, cela peut se remarquer aussi.

Les violences déchaînées

Une troisième structure ou registre, c’est celui du sexuel. C’est un sexuel qui n’est pas seulement de faire l’amour avec l’autre, mais qui comporte aussi le fait de se reproduire avec l’autre. Il lui faut donc de l’intime, qui ne se limite pas à un rapport sexuel. Un rapport entre personnes, c’est toujours une relation entre une personne et une autre. Ici, il ne s’agit pas de rapport sexuel, comme dans une masturbation réciproque. Il s’agit de créer de l’unaire. Il s’agit de créer à deux de l’unité tellement intime qu’elle aboutit à fusionner des corps dans une même danse et dans une même procréation. On y fusionne ses gamètes dans une même intimité interpénétrante et cela sert aussi à établir la relation du couple mère-enfant. La ratage de cet acte unaire nous donne une psychose que vous connaissez aussi très bien, c’est celle du forçage de l’autre, que cela soit par ruse ou par violence. Cette folie du forçage et de la violence, que nous évoqué Hélène, a bien été décrite par Sade, qui n’était pas seulement sadique, mais complètement fou de cette folie du ratage de l’unaire. Il ne respectait aucune limite de l’autre, comme une espèce de mère monstrueuse ! Il ne se contentait pas de l’écrire, il passait à l’acte dès qu’il le pouvait. Il détruisait ce qui peut faire liaison de couple avec l’autre, en forçant l’intrusion de l’autre. Il dénaturait la relation possible avec l’autre, la relation d’enchevêtrement, de couplage, d’intrication. Plus généralement, la psychose de l’unaire, c’est la psychose du passage à l’acte violent, du trouble grave du comportement, comme l’on dit aujourd’hui. Cela déborde le sexuel, car la folie entraîne ces troubles du comportement dans tout ce qui pourrait être « unaire » avec l’autre, entraînant même des réactions collectives parfois effroyables. Que l’on pense aux guerres et aux massacres dont le plus important jamais réalisé en si peu de temps dans l’histoire humaine a été celui du Rwanda, il n’y a pas si longtemps.

Sans parler plus du collectif et de ses troubles psychotiques de masse, notons déjà que l’on peut avoir des psychoses individuelles de ce type, avec des troubles graves du comportement. La personne en proie à ce trouble nous y apparaît déchaîné, d’où la tentation de lui mettre des chaînes ou de l’emprisonner. La prison abrite ainsi des personnes ayant présentés des épisodes individuels de psychose de ce type, sous forme de passages à l’acte violents et irraisonnés. On compte à peu près un homicide sur vingt qui pourrait être concerné par ce type de psychose, mais c’est certainement difficile à vraiment évaluer. Je pense que c’est sous-estimé.

Interprétations et délires

Enfin, il y a une quatrième structure ou registre qui entre en jeu, c’est celui du symbolique. Il concerne notamment le langage et les constructions sociales, en commençant par les relations de parenté. Son intérêt est qu’il nous permet de dire « je » au présent. Il noue ensemble, dans une certaine unité, dans un certain « unaire », le neurologique conditionneur, toujours trop en retard et le psychisme imaginatif, toujours trop en avance. Il nous permet d’avoir une conscience du présent et de nous placer dans un espace en expansion autours de nous et dans une chronologie temporelle, où nous avons un passé et un futur. Il nous permet, en particulier, d’être capable de faire des liens de cause à effet. C’est le « cognitif » comme on dit actuellement, mais c’est bien plus que cela, car les liens en questions doivent être légitimes. C’est donc aussi la moralité du légitime. Une des erreurs symboliques souvent faite est de confondre les corrélations, les événements qui arrivent en même temps, avec les causalités. C’est la source actuelle de beaucoup de fakes news, des news de bonne foi parfois, mais le plus souvent de mauvaise foi. On y apporte avec abondance des « preuves » très biaisées, dans un but de malveillance.

L’échec patent de ce registre symbolique aboutit à une psychose que vous connaissez aussi très bien, c’est celle de la fausseté des liens de cause à effet. Ceux-ci y deviennent quasimment arbitraires, ils deviennent des liens capricieux et abusifs. Cela se voit dans l’établissement d’interprétations mensongères, où la personne délirante se croit obligée de tricher avec la réalité symbolique. Elle ne peut plus faire autrement, croit-elle, que de mentir, de se mentir et de mentir aux autres. Le délire peut devenir très expansif, si elle doute quand même encore un peu de son arbitraire et qu’il faut rajouter du matériel en quantité pour s’intoxiquer comme il le faut avec ses propres mensonges. Mensonge vient du latin « mentio », qui veut dire proposition extravagante. Il y a, en effet, de l’extravagance dans cette psychose symbolique. Parfois, cela se voit dans la tenue même de la personne qui y adhère ; elle se construit une personnalité extravagante et peut s’habiller même de façon extravagante.

Cela nécessite, bien sûr, une grande tolérance de notre part, si l’on veut entrer en contact avec la personne et pouvoir parler avec elle un jour de sa bizarrerie, comme disait Yves Froger. L’autre n’est pas forcément aussi étranger de nous qu’il pourrait paraître. Il faut éviter de trop nous rassurer du fou et de son étrangeté qui couperait toute relation avec lui, comme nous l’a fait comprendre Jean-Jacques Bonamour du Tartre.

Voilà, je ne continue pas plus en avant sur ce qui peut créer de tels troubles de la symbolisation, où la notion sociale de lignée paternelle est importante. Mais c’est intéressant pour qui veut bien participer à un « remaillage symbolique » chez le psychotique, selon l’expression de Jean-Jacques Bonamour du Tartre. Pour créer un éventuel « sujet transitionnel », les portes du pénitencier ne nous enferment pas complètement, chère Nathalie Giesbert. L’adoption éventuelle du patient, comme devenant notre patient, mobilise ce qu’il en est de la symbolique de la paternité.

Pour finir, notons juste que différents types de psychose vont pouvoir se rencontrer en même temps chez une personne et que cela peut nous orienter sur les causes de celles-ci. Les psychoses sont un processus évolutif dépendant de causes multiples. Chercher les causes nous est nécessaire pour nous demander comment traiter ces ratages chez nos patients et avec eux. Notre devoir est bien de chercher quels traitements (au pluriel) nous pouvons leur proposer. Un traitement forcément personnalisé et non protocolaire, capable de s’adpater à l’évolution, toujours unique, d’un processus. On ne peut pas se désintéresser de ce problème, même quand on est devenu retraité comme moi. Travailler sur la pathologie et la psychose, c’est toujours travailler sur l’humain et à ses grandes fragilités, tant que l’on reste en vie !

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