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Traumatisme ou Violence relationnelle - Structure psychique ou impasse

D 14 septembre 2019     H 11:30     A HÉLÈNE BAUDOIN     C 0 messages


INTRODUCTION

Lors de notre première réunion ici à la Chesnaie, je vous faisais une petite introduction qui posait ma façon d’entrapercevoir à l’époque le travail de notre groupe, d’une part l’épistémologie : l’étude du partage du champ du savoir, donc la recherche des axes, des lignes que l’on peut dessiner dans ce champ, et d’autre part un travail de lien, à partir de la remarque que toute ligne peut servir à tracer également un cercle, celui qui réunit.

C’est chez Mahmoud Sami-Ali que j’ai puisé cette vision de ce qui sépare et réunit en même temps, et que j’ai compris que c’était là même le travail d’une pensée, associant linéarité et circularité.

Nous partageons ici, je le crois, l’idée que la psychiatrie ne peut se passer de la pensée.
Nous ne cessons de le clamer, de le vérifier, de chercher comment l’inscrire dans le marbre face à tout ce qui s’y oppose dans une société nouvelle que nous sentons se mettre en place, une société cherchant à répandre la notion d’un cerveau qui ne serait tourné que vers la performance, un cerveau sans pensée.

Que serait le champ de la psychiatrie s’il était déserté par la pensée ?
Non pas déserté par une pensée plutôt qu’une autre, mais par la capacité à penser ?
Je vous laisse entrevoir un champ arrosé de protocoles et de molécules, un champ aseptisé, stérilisé… ce qui n’est pas sans rappeler une autre facette de notre époque dominée par la chimie, annonciatrice de cauchemars.
C’est aussi une urgence d’ordre écologique qui concerne notre profession…
Nous avons depuis ces années de travail de notre Cercle continué à partager nos expériences, nos conceptions de ce métier qui se doit au contraire de préserver, de cultiver, de révéler et nourrir les différentes pensées qui nous nourrissent en retour.

J’ai eu envie d’intervenir aujourd’hui suite au débat que nous avons eu le 27 Avril de cette année autour de Jean Jacques Bonamour du Tartre sur « Le fait psychotique » , où il reprenait des réflexions réunies dans son texte « Dire et penser la psychose ».
Je reprends ici une de ses phrases : « Partisan d’un certain flou artistique pour nommer l’affection dont souffrent les patients là où nous serions pressés de donner un diagnostic médical prétendu indispensable au soin médical », JJ évoque « un évitement consenti entre le patient et son psychiatre de la question du diagnostic au profit de l’installation d’une relation soignante basée sur la seule conscience de la difficulté à être.  »

Jean Jacques posait là le fait que c’est par la relation que peut se faire l’accès à la connaissance du sujet et non par une approche qui, pour être scientifique, ne se baserait que sur des éléments objectifs créant un diagnostic.
Le diagnostic ne nous permet vraiment ni de connaître ni de traiter le sujet malade.

Il poursuivait en interrogeant : comment le psychiatre peut il se poser comme garant du fait psychotique en tant que réalité humaine, comme phénomène humain lié à la vaste question du sujet et de ses modes de repères, de ses modes de pensée, tout en restant reconnu comme un médecin, porté par une démarche scientifique ?
Ces questions rejoignent les miennes et j’ajouterai : Comment la science médicale pourrait elle se faire un devoir de s’approprier l’art de la relation ?
Ce « flou artistique » peut il se penser en concepts recevables par la science ?
Celle ci a déjà dû à plusieurs reprises dans l’histoire revenir sur ses à priori pour avancer…
Depuis l’identification des dérangements de l’esprit comme des maladies, les chercheurs dont Freud est resté la tête de proue malgré ses tâtonnements et ses erreurs, se sont confrontés à la difficulté de donner une valeur scientifique au travail de la pensée.
Pour les psychanalystes, cette pensée a révélé qu’elle se déroulait dans la relation transférentielle.
Il se pourrait bien que petit à petit ce soit la relation elle même qui se montre au premier rang des phénomènes à observer, à comprendre et à traiter. La phénoménologie en psychiatrie s’est essayée à cette approche du sujet dans ses rapports au temps, à l’espace et à l’autre.
Penser le sujet c’est inévitablement penser la relation.

Aboutir au contraire à une science médicale qui exclurait la pensée et la relation me semble une véritable impasse, celle du dogme, qui devient très vite celle d’un totalitarisme excluant le sujet. Cela est source de violence.
La médecine, et à plus forte raison la psychiatrie, va t elle conserver une capacité à écouter le sujet qui habite le corps dont elle veut s’occuper ?
Le chemin pris ces dernières décennies ne semble pas être celui là.
Ainsi pour moi ce n’est pas une surprise si partout dans les débats, dans nos choix humains, la question de la violence est présente, les risques de faire violence sont présents.
Je relie directement la violence à l’exclusion du sujet.
C’est pour moi en quelque sorte sa définition.

Au cours de notre débat du 27/4, il y a eu la remarque de Jean Louis Place qui proposait de voir la psychose comme une réaction possible de tout un chacun, défensive, donc réaction « normale ? » demandait il, la vision de Jacques Louys parlant de structure, et la question de Jean Jacques Bonamour du Tartre lui même :
« Qu’est ce qui nous amène à nous intéresser à la psychose ? à être psychiatres ? 
Puisque faire face à la psychose pourrait être notre spécificité, quel est notre lien avec la psychose ? »
Sa réponse allait du côté de la théorie psychanalytique pulsionnelle, il parlait de « notre fascination, du potentiel libidinal incroyable de la psychose à l’origine de notre désir soignant. »

J’ai voulu aujourd’hui partager avec vous ma tentative de réponse à cette question, en évoquant ma propre sensibilité à la question de la violence qui pourrait bien être la source de ma vocation.
C’est dans la théorisation de la relation enseignée par Sami-Ali qui donne de très nombreux concepts novateurs par rapport à la psychanalyse, que j’ai trouvé ce concept d’impasse particulièrement éclairant pour comprendre les pathologies graves que sont les psychoses ou bien les pathologies somatiques potentiellement mortelles.

Au delà du refoulement de la pulsion sexuelle ou de la forclusion de la parole, nous sommes en face de l’impossibilité à être, à vivre.
Analyser les relations amène à découvrir le rôle de la violence dans ces pathologies.

L’argument de mon exposé est le suivant :

Traumatisme ou violence relationnelle ? Structure psychique ou impasse ?
Une autre approche que la psychanalyse peut éclairer la question de la psychose par le biais de la relation, posée comme un concept et non plus comme un fait ordinaire, banal, dont il n’y aurait rien de spécial à dire.
Car si nous sommes structurés par la parole c’est bien de relation dont il s’agit.
Le sujet que nous tentons d’être se construit dans une, dans des relations, et nous pouvons aussi nous y détruire.

Deux parties :
- la relation comme concept
- la violence comme impasse

LA RELATION

On trouve chez Sami-Ali un travail approfondi de la relation comme concept clé de sa théorisation.
Une théorie qui part de la clinique toujours à mi chemin du psychique et du somatique et qui tente de la suivre au plus près pour ne pas séparer corps et âme, c’est à dire penser d’emblée l’unité et non la totalité reconstituée après coup par addition des parties.

Il s’agit de sortir entièrement du cadre psychanalytique pour penser l’ensemble de la pathologie humaine oscillant entre le fonctionnel et l’organique.

En effet la psychopathologie Freudienne élaborée à partir de l’Hystérie et du rêve appartient exclusivement à un corps imaginaire, qu’elle ne tente de dépasser qu’en créant toutes sortes de confusions, ne parvenant pas à saisir l’opposition efficiente à faire apparaître entre corps réel et corps imaginaire.

Sami-Ali s’est donné comme point de départ cette dualité : un corps imaginaire prenant appui sans se confondre avec lui sur un corps réel. Le corps réel est doué des fonctions physiologiques et c’est lui qui est en jeu dans les pathologies organiques.
C’est par la relation dans laquelle tous deux sont engagés que l’unité dépasse cette dualité. Car si l’on peut parler d’un corps imaginaire c’est qu’il existe le corps en relation, berceau du psychisme, articulé sur la fonction de l’imaginaire du sujet et de ses parents.

A la base de la relation, une autre dualité existe, celle de soi et autre.
La dimension de l’imaginaire, sous tendue par la langue maternelle, ne se déploie que dans et par la relation. C’est donc elle, la relation, qui est susceptible d’installer chez l’être en constitution ce rythme entre imaginaire et réalité qui ne fait à terme qu’un avec le psychisme capable de penser, c’est à dire de diviser pour relier.

Il existe donc au sein d’une relation, présente avant même que l’enfant n’arrive au monde, une succession d’étapes à franchir destinées à construire l’Être par sa séparation d’avec l’Autre, un être où corps et âme sont ensemble dans un même destin.
Plus besoin de penser un saut mystérieux puisque d’emblée les deux plans coexistent comme éléments d’un ensemble relationnel et non comme deux entités séparées.

Chez Sami-Ali la relation est d’emblée relation du sujet :

- Elle se différencie de la relation d’objet de la psychanalyse qui a conduit Freud à postuler le Narcissisme Primaire sensé caractériser l’absence de relation d’objet dont il va se servir pour rendre compte de la psychose et étayer son hypothèse de la pulsion de mort.
Freud s’appuie sur le mythe de Narcisse mais en négligeant la présence des sœurs de celui ci, les Naïades, que Narcisse croit tout d’abord reconnaître dans son image. Né d’une rivière, Liriope, et d’un court d’eau, Céphise, Narcisse n’est en rien seul dans son expérience le menant à sa propre image. La relation à l’autre vient avant le Narcissisme.
Pour Sami-Ali la pathologie dite « non relationnelle », Psychose et Autisme, a toujours lieu dans une relation où l’autre a partie prenante, pesant sur toute l’évolution psychique autant que somatique du seul fait qu’il est là, « présence faite de multiples absences ».
C’est le concept de l’Impasse qui permettra de rendre compte de ces pathologies psychiques graves tout autant que des pathologies somatiques pouvant mener à la mort.

- Elle se déploie, dans cette conception de Sami-Ali, selon 4 dimensions que sont l’espace, le temps, le rêve et l’affect. Celles ci vont devenir les dimensions du sujet lorsqu’il pourra s’approprier ces éléments de son fonctionnement, alors qu’au départ c’est la mère, l’adulte, qui établit la relation et qui synchronise, prépare, autorise leur déploiement. L’adulte reçoit l’enfant dans son espace puis l’aide à détacher le sien.
Entièrement dépendant du fonctionnement de l’adulte à sa naissance, l’enfant s’autonomise progressivement dans un jeu d’allers retours permanent où son propre dynamisme évolutif biologiquement déterminé est confirmé ou ignoré par l’autre dans la relation.

Nous voyons comment, dans ce modèle où tout est relationnel, aucune césure n’est créée entre le corps et l’âme. Le biologique, dont le programme génétique conduit à l’accès au langage, accompagne tout naturellement le relationnel donc le psychologique et vis versa.

Le corps est en relation.
Le psychisme est en relation.
Le psychisme est en relation avec le corps.

Le sujet dans son unité est programmé pour faire face à l’autre dans la relation, et l’on peut méditer sur la pertinence d’une telle pensée qui rapproche la fonction immunitaire et la fonction psychologique comme accès à l’altérité, rapprochement qui traduit au plus juste la réalité de notre cerveau, organe psychosomatique par excellence, contrôlant à la fois les fonctions immunitaires, endocrines et relationnelles.

On est plus à même de concevoir comment un choc par exemple pourrait faire le lit d’une pathologie cancéreuse si l’on conçoit la répercussion de ce choc sur l’immunité de la personne ou bien les infections à répétition que peuvent présenter les enfants dont les parents sont hyperanxieux et protecteurs de façon envahissante. Pour Sami-Ali il s’agit de la même impasse qui se vit sur les tous les plans, la relation, l’esprit, le corps. Et non l’un qui réagit sur l’autre, de façon duelle, linéaire.

Pour comprendre comment la relation peut avoir un tel impact sur le fonctionnement du sujet il faut ajouter que celle ci met nécessairement en jeu la délimitation d’un dedans et d’un dehors, d’un soi et d’un autre. Il existe donc une interface.

- Cette interface à la relation est le visage dont Sami-Ali fait un véritable concept en tant qu’il devient porteur de la différence du sujet alors même qu’avant le 8ième mois le bébé « croit » que son visage est celui de la mère. « Croit » c’est à dire qu’il s’agit d’un phénomène véritablement imaginaire, une projection dans ce que la mère projette pour lui, phase on ne peut plus indispensable à son bon développement où n’existent ni dedans ni dehors mais une unité mère-enfant, adulte-enfant, unis par la projection.
L’angoisse du 8ième mois survient alors comme une crise de dépersonnalisation, le développement neuronal de l’enfant commence à lui donner accès à la différence des visages et lorsqu’un autre le regarde en même temps que sa mère, il ne sait alors plus qui il est, cela provoque sa première expérience d’angoisse, parce que expérience de séparation.

On retrouve chez Lévinas cette problématique majeure de la constitution du visage comme cet irrémédiable que le sujet peut opposer à l’autre, ce pas à franchir sans retour possible au dessus de l’infini de la séparation ontologique.
C’est ce qui dessine à mon sens cette ligne entre le dedans de soi et le dehors de l’autre dans son essence.

Aussi le travail de la théorie de Sami-Ali se rapproche t il du travail de la Phénoménologie et soulève toutes les questions de l’articulation entre projection et perception, la phénoménologie qui a pris sa place en psychiatrie avec Binswanger dont les échanges avec Freud renseignent sur ces balancements théoriques entre théorie des pulsions et théories de l’Être.
Dans « L’interprétation des rêves » on peut voir combien Freud tentait lui aussi de mettre le doigt sur ces questions. Il en arrive quasiment à cette conclusion que le rêve est un pensée, mais il ne parvient pas à lâcher l’idée que cette ligne entre pensée diurne et pensée nocturne, conscient et inconscient, dedans et dehors, perception et projection, est de l’ordre d’une censure.
Ce qui voudrait dire que l’adulte qui éduque l’enfant ne lui indiquerait que ce qui est le bien et le mal, et renforcerait chez lui la culpabilité et le besoin de cacher « ses fautes ».
Mais le rêve participe de ce système et on voit tout le mal que se donne Freud pour justifier que ce qui est caché est en même temps révélé… ce qu’il ne parvient à faire que très imparfaitement, au prix de raisonnements alambiqués et de postulats douteux, inefficaces en clinique.

S’il avait pris le problème de l’autre côté comme l’a fait Sami-Ali, c’est à dire en reconnaissant simplement le rêve dans sa fonction imaginaire, il aurait pu découvrir que la singularité de l’être humain n’est pas d’avoir un inconscient mais au contraire d’avoir une conscience de soi. La ligne qui nous construit nous sépare de l’autre. Elle n’est pas censure interne contre nos pulsions internes, elle est ouverture du dedans à l’altérité du dehors.
Elle naît de notre capacité génétique au langage, elle se crée dans et par la relation qu’elle crée en retour.

Il s’en suit que la pathologie ne peut plus se penser de la même façon.
Là où Freud ramène tout au surmoi persécuteur Sami-Ali cherche les modes de constitution des impasses que sont ces fermetures à l’altérité, ces perturbations globales du fonctionnement, liées à la problématique de la séparation.
Si l’on saisit que notre immunité biologique est aussi un fonctionnement chargé de nos relations avec les autres corps biologiques, on peut alors faire le lien entre des situations d’impasses relationnelles et leurs répercussions sur nos maladies, tant psychiques que relationnelles. C’est là l’objet de toutes les recherches de SA.

- L’impasse dans la relation
Par delà la relation entre soi et autre s’établit une relation entre le fonctionnement du sujet, psychosomatique d’emblée, et la situation relationnelle sans laquelle ce sujet est placé. Cette relation est pour SA l’unité d’analyse la plus simple à mener dans notre travail clinique.
L’un comme l’autre peuvent être touchés par l’impasse.

LE FONCTIONNEMENT :

Celui ci se définit dans l’équilibre entre la conscience onirique, l’imaginaire portée par la projection, et la conscience vigile, adaptation à la réalité portée par la perception.

Toute la recherche de SA a été de répertorier les différentes modalités de fonctionnement depuis le refoulement total de la fonction de l’imaginaire, ce qu’il nomme « le banal », jusqu’à l’envahissement de la vie psychique par l’imaginaire dans la psychose.
Si le banal se rapproche de ce que Marty a décrit comme le fonctionnement opératoire, l’alexithymie des sujets présentant des somatisations, il n’est pas ici pensé en terme d’absence d’imaginaire mais en terme de refoulement, ce qui laisse une ouverture pour penser le soin. Là encore c’est la clinique qui a enseigné à SA que l’on pouvait parler de refoulement et non d’absence, puisqu’il suffit que le thérapeute s’intéresse au rêve et le rende présent dans la relation (sans le souffler artificiellement au patient) pour que cette activité onirique fasse ou refasse son apparition quelques temps après la rencontre thérapeutique. Nous pouvons également le vérifier dans notre pratique.

Ce fonctionnement du banal n’est pas nécessairement en lien avec une pathologie organique. Il ne suffit pas à lui seul pour que se constitue une impasse. Il faut compléter la recherche par l’analyse de la situation relationnelle. C’est la combinaison entre le fonctionnement et la situation qui peut mettre véritablement le sujet dans l’impasse.

LA SITUATION RELATIONNELLE :

Que se passe t il dans la relation que vit le(la) patient(e) ?
Plus précisément, quelle est la nature du conflit entre soi et l’autre ?
L’analyse se fait de façon logique par l’examen de ses possibilités résolutives.
Nous pouvons rencontrer :

L’ALTERNATIVE SIMPLE a ou non a

Cette situation laisse toutes les possibilités de se résoudre par le compromis, l’issue du conflit tient à sa forme ouverte. La psychopathologie Freudienne pourrait relever de ce type de conflit entre deux forces antagonistes, deux désirs opposés.
Il n’y a pas d’impasse à priori.

Par contre un obstacle à la résolution peut provenir soit dans une relation où le pouvoir empêche toute évolution, soit pour un sujet dont le fonctionnement rend toute séparation impossible, bloquant le choix en raison d’une angoisse (de perte) insurmontable. Il y a alors impasse. C’est la situation suivante :

L’ALTERNATIVE ABSOLUE a ou non a, et ni a ni non a

Nous trouvons ici toutes les situations où une double angoisse sous tend la manière de vivre le conflit :

  • Angoisse de se perdre dans l’autre en restant ensemble
  • Angoisse de perdre l’autre en se séparant

Toute évolution est bloquée. Il y a stagnation et petit à petit un épuisement.
C’est la configuration que l’on rencontre fréquemment lors de maladie organique.
C’est seulement lorsqu’une maladie grave se déclare à la longue sue ce fond d’enfermement devenu un mode de vie que l’on parvient à chercher l’issue dans une thérapie relationnelle. Le sujet peut parvenir à découvrir cette réalité du fonctionnement. Parfois trop tard.

LA CONTRADICTION a et non a

L’enfant a une place dans la famille mais il n’existe pas dans la parole qu’il entend sur lui, ou dans les faits à son sujet.
Ou bien fréquemment : l’adulte est présent physiquement mais pas dans la relation, soit par négation de l’enfant soit par dépression. Entrent dans ce cadre toutes les formes de présence en forme d’absence, d’existence dans une non existence.
C’est la forme majeure de l’impasse. Il n’y a aucune solution qui puisse se dégager. C’est là souvent le cul de sac dans lequel s’engage la psychose pour parvenir à penser « l’impensable » en projetant un système délirant incluant et excluant la contradiction.

LE CERCLE VICIEUX a entraine b qui entraine a

La tentative de résoudre un problème devient un problème a sons tour ou bien augmente le premier. La solution devient le problème et le problème la solution.
C’est le cas delà toxicomanie par exemple où le produit vient là pour apaiser mais l’apaisement augmente le manque et le besoin du produit qui crée lui aussi un manque biologique.
Sous une forme un peu différente c’est la problématique de l’eczéma, dont le grattage soulage les démangeaisons mais augmente les lésions chez un enfant que les corticoïdes vont calmer sans pour autant empêcher la reprise des lésions tant que la situation parentale souvent complexe ne sera pas réglée à sa source. 
Un enfermement à tous les niveaux souvent entretenu par la dichotomie médecine/psychologie.

Le cercle vicieux dans la relation est très souvent en jeu dans la pathologie organique par le biais là encore de l’épuisement qu’il génère, moral et physique avec baisse de l’immunité.

Enfin, Sami-Ali, s’appuyant sur la poésie mystique arabe qui entrevoit la vie même comme une impasse puisque menant à la mort dans le déroulement de la temporalité, s’est attaché à déceler une impasse liée à la structure même du temps chez des sujets pour qui la vie même a la forme d’une impasse.

LA TEMPORALITE

Le temps passe et se confond avec ce que nous sommes dit il, à partir de quoi deux possibilités s’offrent à l’Etre humain :
soit adhérer à la temporalité, être dans l’éphémère et le renouvellement,
soit refuser le changement parla mise en jeu de temporalités répétitives, cycliques allant même jusqu’à la négation pure et simple du déroulement temporel, avec à chaque fois la menace réelle de l’épuisement.

« La maladie organique peut survenir là comme signe d’une situation dans laquelle on s’enlise, et vers laquelle convergent toutes les composantes objectives et subjectives d’une vie singulière. »

SA précise bien que la survenue d’une maladie organique à l’intérieur d’une impasse ne signifie pas qu’on tombe malade « à cause » de l’impasse, ce qui serait une causalité linéaire que la clinique ne permet pas de vérifier.
C’est la causalité circulaire invite bien plutôt à penser comment la même situation d’impasse se joue, se projette, simultanément au double plan biologique et relationnel.

L’unité est à récupérer face à cette totalité du constat de deux plans touchés, que seule la relation permet d’envisager comme la même chose du sujet face à l’autre.
C’est là la thérapeutique au sein de laquelle la relation est pensée comme fondamentale.
C’est à elle que revient le rôle de dissoudre l’impasse (et non la résoudre car par définition une impasse est insoluble) en posant autrement les termes de la contradiction jusque là indépassable.

Voilà ce que je peux vous apporter comme base de connaissance de la pensée de Sami-Ali et je vais maintenant vous faire partager mon point de vue sur la violence comme une forme d’impasse.

VIOLENCE ET IMPASSE

La violence est un mode de relation qui prend la forme d’une impasse lorsqu’elle place le sujet dans un conflit insoluble entre l’attachement pour la personne qui exerce la violence et le mouvement spontané d’éloignement de toute violence dans une dynamique de survie.

Si l’adulte doit avoir acquis en principe la capacité de fuir la violence, dans une alternative simple, c’est justement la situation de l’enfant que de se trouver, par sa dépendance à l’adulte, dans un conflit insoluble.
En effet selon son âge, il n’a pas encore construit sa capacité de se séparer de l’autre. Nous avons vu plus haut que cette capacité a un rôle majeur dans la dissolution des impasses.
La situation est d’emblée pour lui en alternative absolue ou bien en cercle vicieux.

De nombreux, nombreuses aussi, psychanalystes, ont cherché à théoriser les mouvements de séparation de l’enfant, beaucoup l’ont fait de façon solipsiste selon le modèle de la pensée Freudienne, ce qui donne des théories trop complexes ( je pense à Mélanie Klein ) voire en elle même en impasse.
Winicott est peut être le premier à théoriser la relation, dans une pensée très éclairante et efficace, avec sa description très clinique des phases de l’acquisition de cette capacité à être seul(e), liée à la création d’un espace et d’un objet dits transitionnels.

Penser la relation dégage aussi la pensée elle même d’une forme d’impasse.

Il est finalement très logique que la pensée, unie dans un rapport de circularité avec le langage, soit en risque de rencontrer l’impasse si elle dénie son lien lui aussi circulaire à la relation. C’est à mon sens l’impasse qu’a rencontré Freud à envisager un fonctionnement du sujet totalement tourné sur lui même.

Alors qu’en fait, à cause, grâce au langage, pour notre cerveau tout est relation.

C’est dans une relation que l’enfant se construit et construit sa capacité à être en relation en même temps qu’une capacité à être seul. La relation est une alternance de présences et d’absences, rythme relationnel dans lequel s’inscrivent tous les autres rythmes, corporels et psychologiques, alternance indispensable pour connaître l’autre et son absence à soi, et inversement soi dans l’absence à l’autre.

La clinique nous confirme que nos patients ont bien souvent, si ce n’est toujours, souffert depuis l’enfance de violences, soit parentales, soit sociales, soit économiques, fréquemment toutes associées et dans des formes souvent insidieuses, masquées par l’affect.
C’est ce qui me fait penser que notre place de psychiatre nous met sur la route de cette question de la violence dans les relations, les rapports de force, les rapports de pouvoir.

La violence dans la relation est créatrice d’impasse à de multiples niveaux.

ÊTRE TEMOIN DE VIOLENCE

C’est déjà une situation qui par elle même bloque la capacité à penser de l’enfant et le prive de son outil privilégié.
C’est l’effet direct traumatique, que l’on retrouve chez l’adulte témoin de violences, comme celle des attentats par exemple. On constate toujours, de façon plus ou moins prolongée selon le fonctionnement des personnes, selon l’intensité de la violence, une phase de sidération, où l’action et la pensée sont bloquées. L’impasse là risque même d’être celle de ne pouvoir dégager à proprement parler l’issue à la situation présente.

Chez l’enfant, lorsqu’il s’agit de relations familiales violentes, l’exposition est le plus souvent durable, sur des années et les répercutions sont profondes. La pensée bloquée peut conduire à des enfermements temporaires, mais aussi à des problèmes instrumentaux, voire des débilités, là encore selon l’intensité de cette violence, selon la place attribuée à l’enfant au sein de la famille.
L’impasse de la situation entraine une impasse interne du fonctionnement chez l’enfant directement en lien avec le fonctionnement des adultes.

ÊTRE OBJET DE VIOLENCE

Dans ce cas là, l’enfant est directement visé par la violence d’un ou des deux parents ou de proches qui lui reproche ce qu’il est, par des coups, des cris, des mots rabaissants.
Parfois « seulement » par de l’ignorance, parfois par de l’envahissement.
Est violent tout ce qui ne respecte par la limite de l’enfant en constitution, limite physique, psychique, spatiale.

Il y a spécifiquement atteinte à l’existence de l’enfant en tant que sujet. Celui ci est sommé de se soumettre à la pensée parentale, est ignoré dans ses propres mécanismes de pensée, est nié dans sa parole etc…
C’est une impasse existentielle, qui va pousser l’enfant dans des symptômes ayant pour visée de retrouver un espace d’existence.
Souvent celui ci devient aussi l’objet de rejet et d’incompréhension, ce qui place l’enfant dans une double peine, parfois dans des situations comparables à un étau.
Aucune issue d’aucun côté, partout l’espace pour exister se referme.

C’est ainsi qu’il m’est arrivé d’entendre des patients parler de « Délirer pour ne pas être soi ».
Une fuite de soi.
Ce qui devient évident c’est qu’il vaut mieux éviter d’être soi lorsque toute manifestation de cet être soi rencontre la violence, la rétorsion, l’interdit.
L’enfant en déduit qu’être soi est dangereux dans une relation qui interdit violemment d’être soi.
Interdire d’être soi est violent, un premier niveau de l’impasse est là, car ontologiquement, ne pas être soi est impossible…
Mais l’interdire violemment l’est plus encore.
Et les autres niveaux d’impasses accentuent les tableaux cliniques empêchant souvent que l’adolescence ouvre une porte pour se libérer.
Dans les situations cliniques les plus graves, tout est verrouillé, et ce depuis le plus jeune âge. Être privé de sa capacité à penser prive de sa capacité à dégager des solutions.

Clivage, refuge dans l’imaginaire permettent de garder un espace à soi mais freinent en même temps toute action dans la réalité.
S’ajoutent alors après l’adolescence les retards d’insertion dans cette réalité qui deviennent eux aussi source d’empêchement à exister par soi même, par l’isolement, l’intensité des symptômes. L’impasse existentielle s’ancre dans la réalité du sujet et la pensée toujours barrée ne remplit pas son rôle, c’est à dire d’être ce qui permet d’élaborer nos stratégies pour se dégager de nos souffrances.

Aux blocages de la pensée s’ajoutent :

- La peur de l’abandon, des menaces proférées depuis toujours ne peuvent que faire craindre un abandon qui pour l’enfant est synonyme de mort assurée.

- Absence de logique que d’avoir peur de ses propres parents. L’enfant les aime et ne comprend pas l’origine de cette violence. Si elle n’était pas bloquée complètement, comment investir une pensée qui ne peut pas résoudre cet illogisme ? cela est sans doute ce qui amène à investir l’imaginaire plus satisfaisant, se construire un monde où il se sentirait aimé…

- Culpabilité inconsciente massive de se penser responsable de l’agitation, du stress
parental. Nous savons que l’enfant se place au centre des situations et visé par de la violence, il va penser qu’il la mérite sans doute.

Le besoin qu’a l’enfant de donner du sens à ce que lui font vivre ses parents l’amène à comprendre l’incompréhensible d’être rejetée par eux par une culpabilité inconsciente qui vient donner ce sens : « si ils me rejettent, c’est que j’ai dû faire vraiment quelque chose, c’est que je suis mauvais » mais ces pensées créent une inhibition délétère :
« à quoi bon me faire du bien puisque je suis mauvais, que je ne mérite rien ».
Ce qui donne du sens crée du non sens. C’est un cercle vicieux.

Malgré lui il donne raison à l’adulte, il se dévalorise profondément, ce qui eut être la cause de désir de mort, de l’échec des thérapies aussi qui offrent des issues inconcevables pour le sujet en fermé de cette vision de lui même comme mauvais, indigne de soins, de vie. Tout le ramène au statut d’incapable. Nous entendons cela dans notre clinique.
Le parent reste souvent admiré.
Parfois aussi le(la) patient(e) peut aussi s’identifier à son agresseur.

Les résistances à se dégager de la situation peuvent être massives et le sujet reste dans cette impasse d’une vie qui n’est pas une vie.
Juste supporter l’insupportable, impasse de par son énoncé même.

Dans ces situations, tout est en place pour que l’enfant ne puisse pas élaborer ses propres capacités à se séparer des personnes qui lui font violence. Il est piégé.
En tant qu’enfant et plus tard comme adulte qui n’aura pas su construire sa capacité à être seul.
Si l’impasse n’a pas complètement enfermé l’enfant dans les symptômes c’est plus tard dans de nouvelles relations, amoureuses, professionnelles, que manquera cette capacité à se détacher d’une relation toxique et le sujet trouvera l’impasse à ce moment là.
C’est la dépression par épuisement, c’est la somatisation parfois dramatique.

Donc une impasse à plusieurs niveaux particulièrement complexe à dissoudre.
A laquelle s’ajoute souvent l’impasse du diagnostic. Cela rejoint les propos de Jean Jacques.
Souvent posé à l’adolescence et peut être de façon trop rapide, le diagnostic de psychose suit le sujet et, à chaque hospitalisation, oriente le regard des soignants sur lui et donc les projets thérapeutiques. Les traitements sont plus lourds, ce qui ralentit encore sa pensée. Le sujet lui même, qui se voit au travers de ce diagnostic, alimente ses résistances au changement.

Plutôt que d’ajouter de la fermeture, le soin doit veiller à toujours attendre et se saisir des capacités évolutives du patient.
Il doit offrir cet espace où le sujet libre de tout priori pourrait se redéployer.

CONCLUSION

Curieusement peut être je vais passer par l’humour, car au moment où je commençais à réfléchir à mon texte je suis tombée sur des dessins de Geluck qui illustrent en quelques traits de crayon ce qui allait me demander des heures de travail pour mettre en mots…

Pour des raisons que vous comprendrez sûrement, je ne me serai jamais permis ce genre de conclusion dans un autre lieu que notre Cercle uni par l’amitié…
Je ressens un peu de honte à cela mais en même temps je sais qu’il y a là une cohérence.
Freud parmi d’autres a perçu et tenté de théoriser la place de l’humour, du mot d’esprit dans la psychologie. Nous pouvons sans doute dire qu’il s‘agit d’un mode de pensée, éclairant, mais aussi d’un recours devant le caractère dramatique de certaines situations, devant notre impuissance à les résoudre, pour amoindrir les répercutions de l’impasse en nous…
D’ailleurs la psychose serait elle l’antinomie de l’humour ?

Je vous montre ces quelques dessins.
Ils me permettent de conclure par un trait, trait d’humour, trait de crayon, ligne de pensée qui permet d’entrevoir :

La relation comme un espace
La projection comme un concept existentiel
La violence comme impasse

Tout semble se jouer dans un espace virtuel entre soi et l’autre.
Espace, ligne, séparation, relation. C’est là que toute pensée travaille. C’est sans doute là aussi que toute violence s’exerce, à la limite.
Toute ligne est destinée à sortir du chaos de l’informe, de la violence du chaos…

Pour moi la psychose ne renvoie en premier lieu ni à la pulsion ni à une structure mais à une impasse relationnelle bloquant la pensée, empêchant d’Être.

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