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LES PSYS CAUSENT

D 14 septembre 2019     H 15:30     A Nathalie Gisbert     C 0 messages


LES PSYS CAUSENT

« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparait » F Tosquelles

Mon propos va illustrer le texte de Jean Jacques Bonamour ! Auparavant quelques mots de mon trajet :

J’ai une activité libérale depuis 1993 à Paris, j’étais alors aussi praticien à l’hôpital. J’ai été élevée dans des services qui s’inspiraient de la psychiatrie institutionnelle, nombreux à l’époque. Pr L.Dreyfus, JC Sécheresse dans le 91… Avec les séjours thérapeutiques les clubs etc. C’était l’âge d’or, on ne savait pas que les portes du « pénitencier » allaient se refermer derrière nous. Vous connaissez tout cela, mais récemment dans un texte de Franck Drogoul du collectif des 39 « La psychiatrie état d’urgence » (Mai 19), j’ai trouvé une anecdote sur E.Goffman, le sociologue qui a écrit « Asile » : ce texte, cette enquête aurait été une commande du président américain Reagan pour justifier de fermer les lits de ces asiles... Étonnant non ?

J’ai commencé la lecture de Lacan par le séminaire III sur LES psychoses, nuance, avec Joe Attié . Et tout naturellement, en même temps, je reçois les psychotiques à mon cabinet, en relation avec le secteur du 12e ; 30 ans plus tard, je continue. Lorsque JJBdT m’a demandé de parler de ce travail , je ne comprenais pas la question. Je pensais que cela faisait partie du contrat ! De s’occuper des psychotiques, des cabossés en tout genre. Noter que ça va devenir obligatoire, avec la pénurie que l’on connaît sur le secteur (un praticien actuellement à Blois), de les voir en ville. Vous rappelez vous l’article de P.Lemoine./ « si les psy faisaient leur boulot...., ils seraient assez nombreux ... » ?

Parallèlement, une analyse puis deux et la fréquentation d’Espace analytique, puis de la SPF, des sociétés assez ouvertes.

Je passe aux années 2000/2004 où, sans pratique hospitalière, le travail en équipe m’a manqué. J’ai été invitée à venir visiter puis à travailler à la clinique de SAUMERY tout près d’ici, de Blois : enfin ! Je retrouvais tout ce que j’aimais, j’étais dans mon élément, en accord avec mes idées… « communautaires ». C’est une petite clinique de 50 à 60 lits, de plus en plus peuplée d’adolescents en difficulté, dans un cadre magnifique, que certains d’entre vous connaissent, avec un séminaire, des journées de travail, des ateliers, une collégialité. Beaucoup de moniteurs venaient de La Borde.

J’y suis restée 10 ans. En immersion. On vit sur place quasiment, on mange ensemble, on part en séjour ensemble, ils connaissent votre famille : un patient qui vous aide à vous relever après une chute de ski, ça change la donne. Heureusement j’avais lu Ferenczi, la mutualité, tout ça...Le cadre, le garant est vraiment interne, qu’on l’appelle « juste distance » ou » juste présence ». Il y a eu des internes, assez contents de ce qu’ils apprenaient là. Des stagiaires, dont il fallait prendre soin. Je me souviens encore de mon choc en pédopsychiatrie, de ma première rencontre avec l’autisme..

Là, à SAUMERY, lorsque j’arrive pour prendre mon poste, je suis accueillie, cueillie en haut de l’escalier par un schizophrène patenté qui me dit : « T’es encore là toi, t’es pas guérie ? ». On ne saurait mieux dire

Je ne peux que souligner avec JJBdT l’importance du temps nécessaire pour comprendre et de l’espace. Le cadre, je l’ai dit, est interne, propre à chacun, souple et sans blouse ! Il est fait aussi du soutien des moniteurs, des liens entre nous, des espaces de réunion fréquents, des disputatio riches, toile de fond de nos efforts. Mais les belles histoires ont une fin.

Pendant ce temps là et après la fameuse loi de Fév 2005 sur le handicap, pour l’égalité des chances, la création des SAMSAH et des GEM, entre autres, nous nous sommes réunis, le chef de service du secteur, J-L Place, moi de Saumery et les amis de Vendôme pour créer un SAMSAH PSY (service d’accompagnement médico-social pour adultes handicapés) à Blois. Un peu original donc, avec un soignant venu de chacun de ces établissements et qui aurait pu tourner et retourner dans son service. (Tout patient aurait donc forcément connu quelqu’un de cette équipe). La Mutualité Française à emporté le marché mais, au début, ça a fonctionné comme ça, origine bien refoulée depuis, comme il se doit.

C’est là que je me suis rétablie en 2015, j’y ai pris le relais de Jean-Claude Duchene, cofondateur et psychiatre à La Chesnaie.

Il s’agit d’un travail de coordination, de gestion de l’équipe, du suivi de 30 à 45 patients dans le 41, -et c’est encore trop peu- et dans un temps limité de deux à trois années. [Il faut une notification de la MDPH]. C’est aussi un travail de liaison transversale, de réseau. Les infirmièr-e-s et les aide-soignant-e-s s’occupent des « handicapés » à domicile, au quotidien, mettent en place les soins, des loisirs, bref c’est le travail d’un bon secteur d’autrefois. On va chez les patients, on intruse. C’est tout un savoir-faire que n’ont pas les auxiliaires de vie classiques avec les patients psy.

D’où l’espoir de voir aboutir notre projet de S A D psy.

L’absence de praticiens, de partenaires, de solution… a eu, peu à peu, pour résultat d’inverser la demande : c’est désormais le Samsah qui demande aux institutions de bien vouloir prendre un patient et non plus le contraire. Il y a un gros travail social en plus, sans les moyens. Je sors de ce dispositif, un peu déçue par le manque de curiosité des jeunes collègues. Le cadre ici est porté par l’équipe mais avec le turn over du personnel, il y a ’des trous dans la raquette ‘ !

Toujours, à côté, ma consultation en ville avec des patients des trois cliniques maintenant, collaboration et transfert de travail, mais je ne suis pas satisfaite. Je ne tiens pas particulièrement à me protéger du monde extérieur, à tourner en rond, à ronronner dans ma tour. D’où un nouveau projet par lequel je terminerai, d’un lieu nouveau et accueillant.



L’ACCUEIL : le maître mot, ou le mot de nos maîtres, de nos références communes : depuis le ’Centre d’accueil et de crise‘ du 12e où j’étais assistante, avec mission d’exploiter la crise, le moment fécond : crise familiale, délirante ou suicidaire et 7 j d’hospitalisation maxi. Accueil des familles, de la folie, accueil en soi de la folie des autres, expérience de l’altérité radicale.

J’ai découvert Gaetano Benedetti lors des premières journées de SAUMERY, il a fondé le centre psychothérapique de Milan et a produit de nombreux ouvrages dont
« La psychothérapie des psychoses comme défi existentiel » -Eres 2002- et
« La mort dans l’âme », pour ne citer qu’eux.

On ne peut résumer une œuvre aussi riche mais je veux pointer deux notions :

- Le transfert horizontal, actuel, qui ne rejoue pas l’expérience infantile mais propose une identification projective bilatérale entre le patient psychotique et le thérapeute, visant à construire une dualité, via le ’sujet transitionnel’ qui en émerge


- La fonction ’rénale’ du thérapeute : ici pas d’interprétation du délire mais des phénomènes ressentis dans le contre-transfert sont communiqués, un peu à la manière de la rêverie maternelle chez Bion. C’est une étude basée sur 40 ans de pratique et de supervision, une étude phénoménologique et psychanalytique très fine et illustrée, à laquelle je vous renvoie. Phénoménologie accusée par certains d’être un renoncement à la psychanalyse (Green, Folies privées p 91), mais bon, dans le domaine des psychoses, on bricole, c’est bien connu… (Pari tenté également par Oury de maintenir ensemble, en tension, psychanalyse et phénoménologie (voir ses séminaires ).

Ensuite il s’ agit d’entrer en contact, d’entrer dans le monde terrifiant du persécuté. Le fameux contact, l’importance du premier contact et du « praécox Gefühl ».

Autre notion commune : l’hospitalité, dont nous a parlé C. Jeangirard, question aigüe à l’heure où le ministère de la santé demande aux hôpitaux de ne plus accueillir les autistes adultes où, nous dit-on « ils n’ont rien à faire » …


Enfin la question du lieu, des conditions de notre intervention.

J’aurais voulu vous apporter le livre : « Ici aussi des dieux », de Jean Jacques Martin, philosophe, haute figure de la Chesnaie, mais il n’est pas disponible. Qu’est ce qu’habiter ? demande t il, à partir d’ Heidegger. Philo, phénoménologie et mythologie, éléments incontournables de la culture du psychiatre, dixit F Tosquelles, (voir sa thèse, « Le vécu de la fin du monde dans la folie », éd J.Millon)

[Quels sont nos maîtres, quel est notre champ ? Je m’égare. ]

Un lieu donc et un feu où l’on puisse rester, demeurer,- manere, étymologie de maison-, aller et venir, revenir vers ce lieu ouvert. Quel luxe ! Un lieu de vie avec un horizon ! Désormais les fous sont externalisés d’office ( L. Bonnafé) et maintenus à domicile. J’avais organisé au Samsah une journée intitulée : « Le maintien à domicile, jusqu’où ? ». Assignation à domicile, c’est le nouveau diktat en matière de santé mentale, assorti de l’inévitable impératif d’autonomie. Et je remercie JJ Laboutière de son texte sur le sujet [1], dont je crois que Lacan a dit que c’était « le délire du névrosé. ». Autre obligation : le ’projet’, ou encore le travail, pour les handicapés : « Mais qu’on leur foute la paix », disait Oury.

Loin de libérer l’aliéné de ses chaînes, on répond à une nouvelle donne économique (d’état), de réduction des moyens ! On n’a même plus l’obligation de moyens ! vous connaissez.

Mais... la solitude… chantait Leo Ferré. La solitude du malade, dans son studio, est bien souvent le prix à payer.

A.Artaud : « Tu étais mort et voici que de nouveau tu te retrouves vivant.
SEULEMENT CETTE FOIS TU ES SEUL » (L’art et la Mort)



Comment concilier nos exigences : accueil, contact et contenance, avec un travail en ville ? Notre pauvre petite demi heure hebdomadaire voire mensuelle, ce que Tosquelles appelait un ’contact artificiel’, ne peut être qu’un atome de la constellation, élément parmi d’autres, reliés dans le meilleur des cas. J’ai essuyé bien des refus des médecins généralistes, ou autre, de participer à des synthèses : « on n’a pas le temps ».

Je ne dirai rien de plus que JJBdT sur l’attitude éthique correcte, respectueuse si l’on veut, vis-à-vis de nos semblables, je me suis plutôt interrogée sur la notion ’d’ouverture à’ : d’où s’origine cette propension ? Ou autrement dit : qu’est-ce que je fous là ?, d’Oury. Quid de cette oreille hypersensible jusqu’à la sonophobie, pénible séquelle d’une époque autiste, ce vécu d’intrusion résiduel, de l’enfance, quid de ce voyeurisme spécial, de cette particulière attention aux souhaits de l’autre ?
Me vient ce joli mot d’entente...

Pourquoi se sentir bien avec les fous ? -Ey-, même si « ce serait fou de ne pas avoir peur » ? Réparation certainement, évidemment, de nos mères dépressives, j’aime l’image de la ’ réanimation psychique’. Curiosité, inquiétante appétence épistémophilique, enfantine. A travers le soin, sommes nous en proie à un fantasme de maitrise ou à une fascination devant l’énigme ?

En tout cas en ce qui me concerne, refus viscéral de la position médicale surplombante, désir « qui ne vous lâche pas « et vous fait tout quitter pour aller battre la campagne du 41. Choix curieux d’une spécialité qui ne guérit pas ou si peu, bref d’une castration, - le même échec qu’avec nos parents sans doute, la même impuissance- G Swain : » La logique de la situation commande un renoncement de principe du thérapeute à la maîtrise d’un processus dont il est pourtant l’agent et l’inducteur »...
(le Sujet de la folie, p97, éd Privat, 1977)

On est loin de la furor sanandi ! Je reviens à Ferenczi, retombé dans l’oubli semble-t-il, après quelques colloques et , qui disait : « Le patient nous enseigne » Là où on n’est pas Sensé savoir en effet.

G Benedetti : « Le patient nous pardonnera notre non savoir si nous respectons sa façon d’être un homme. » Drôle de vocation que de vouloir prendre soin de personnes sans demande, du moins apparente : ( G. Swain p 99.) Sans motivation... ?

Nous allons à leur rencontre à tâtons, avec prudence, repérer les enchaînements d’idées et de mots, nous restons au bord ou sur le côté de ces écorchés vifs (Nebenmensch, miteinander sein). Nous décodons cette langue singulière, au grand ébahissement de certains stagiaires qui y voient un délire à deux, d’où polysémie et jeux de mots sont bannis .- Ex : un patient parle de relations « correctales » avec son psy– Ne riez pas : ce n’est pas de l’humour.

Nous sommes touchés, affectés parfois ( J.Favret Saada). Il faut établir un pont, une passerelle, une alliance. Tenir. Encaisser. Parfois un mot, une attitude vous viennent d’un lieu inconscient. Les stagiaires sont bousculés, ça fait dérailler, cette perspicacité des psychotiques, fréquente en institution où ils nous voient rire, râler... vivre.
Étrange sollicitude de certains autistes.
Comment transmettre cela aux nouveaux venus ?
Quid des internes en spécialité chez les praticiens libéraux ?



Un peu de clinique :

- 1- avec C., c’était haut en couleurs, orageux, imprévisible. J’ai mis cinq années à l’apprendre (’apersonnation’ de Bénédetti). À déplier une histoire incroyable : le rapt et les changements d’identité, la clandestinité imposée par le père, ce n’était pas même délirant. Mais pour survivre, ou donner du sens à ce qu’il avait vécu, ou excuser son père ? Carlos lui a finalement donné raison dans le réel (l’hallucination c’est du réel+++ ) : Il est devenu espion international, directeur d’Internet. Grandiose ! Et terriblement malheureux. Après mon départ de Saumery et le sien… Il a atterri à l’hôpital puis de force en ville, errant, clochardisé. Le syndrome de la boule de flipper, c’est le mot, renvoyée d’un non-lieu à un autre. Après la mort de sa mère il a pu dissocier nos deux images (nous avons le même prénom) ou me mettre à cette place ? Il est revenu vers moi comme si ces quatre ans de coupure n’avaient pas existé, me faire une demande pour la clinique de la Borde. On est responsable de ce que l’on a apprivoisé n’est-ce pas ? Jusqu’à la mesure d’internement parfois...À force de tendre des fils, de faire la navette (’sujet emprunté’ de G.Benedetti), de tisser ensemble, une certaine connivence est née. (Une co-naissance) et non une complicité. Bien sûr l’histoire ici joue un grand rôle, -je sais bien que ce n’est pas tout, que c’est un piège, mais quand même…- Il y a drame fondamental, de la folie du père. Ici le transfert ne fait pas revivre, ne répète pas- enfin je l’espère- cette folie familiale, il installe en moi des sentiments maternants actuels, que C. récupère à son profit, ET parfois une fonction paternelle de tiers non fou. ( HSDT). C’est peut-être ce que Bénédetti appelle le transfert horizontal, qu’il relie au transitivisme. C’est la limite du travail en cabinet, et en tout cas pas sans… les autres.


- 2- Lacan aurait dit qu’il ne faut jamais reculer devant la psychose .. mais c’est compliqué cette histoire de ce qu’ils nous font faire, les malades ! Je me souviens aussi d’une patiente très limite que je recevais régulièrement au centre de crise depuis trois ans, une JF boudeuse que le départ de son mari après la mort de son père à elle avait laissée ...pantelante. Avec la question : s’agit il du dé-bobinage de la psychose un temps compensée ? C’était l’avis de mon contrôleur, lacanien, car elle faisait des TS graves. La plainte était permanente. « Ihre Klagen sind Anklagen.. ». C’était dans la petite unité sur deux niveaux, elle venait pour la troisième fois réclamer au bureau infirmier un cachet, menaçant de se couper les veines sinon… Je l’ai attrapée par le col, avec ce tout petit décalage, cette demi seconde où l’on se dit : je le fais ou pas ?
Et lui ai fait remonter l’escalier sans toucher terre. Après coup, après coup seulement bien sûr, on a réalisé qu’elle ne faisait plus de TS. Fin des coups purs.
Qu’est-ce qui est thérapeutique dans nos emportements ? (Toujours perçus par le patient, sinon agis). La limite posée ? Le souci de l’autre ? On en est tout coupable et puis souvent ça tombe juste. On vit ce qu’a vécu le parent, ou pas d’ailleurs et c’est peut-être ce que cherche l’abandonné : qu’on réagisse. Ensuite, je l’ai fait venir en ville : c’est le cas de la plupart des patients psychotiques que l’on suit, ils nous suivent– et là, étonnamment, elle se met à me parler des viols par son frère, durables, particulièrement odieux. À cabinet privé, intime, affaires privées ?
Si nous sommes le secrétaire du fou c’est aussi dans le sens de garder un secret.
Elle a mené sa vie avec ces petits boulots de fonctionnaire qui vont disparaître, elle est vivante, elle a rejoint une sorte de branche de l’église qui s’appelle… La Sainte-Famille. Ca a duré 20 ans. Je reçois toujours des SMS…

Le plus souvent on tient, on « prend sur soi » et ce ’tenir ’ là, je ne sais où il s’ancre. On a l’impression de pouvoir dire n’importe quoi ou rien, ce n’est pas ce qui compte, mais d’être là, raconter des blagues même et puis la prescription bien sûr, un très bon médium le médicament, le traitement établi ensemble, négocié.. En général, on le baisse après les hospitalisations.

On porte nos patients, c’est la fonction phorique (P.Delion), littérale ici ! Ou on les adopte ; on disait à SAUMERY : les parents adoptifs sont des soignants. Et l’inverse.



- 3-Mr X à le nom de famille de Pol Pot, il est donc cambodgien et je le vois aux urgences de Juvisy pour automutilation grave, au moins dans son intention. Le récit de ce qu’il avait subi enfant dans les rizières me fait monter les larmes aux yeux, à peine, oui mais assez pour qu’il le voit. Après l’hospitalisation je lui propose ma consultation ( seulement 10 à 20 % des patients honorent leur rendez-vous de suite au CMP, si c’est avec un autre médecin que le psychiatre de liaison). Il justifie sa tentative d’émasculation par la haine des hommes, des tortionnaires. Pas de signe « patent » de psychose, à part ça... ! Puis, dans mon bureau, il dit vouloir se transformer en femme, le fait que ses deux sœurs, avec lui dans les rizières, soient mortes de lui avoir donné leur pauvre ration de riz n’est peut-être pas sans lien : limite de l’incorporation, bascule dans le réel. Il est par ailleurs marié et père de famille, bien intégré. Et curieusement son transfert massif, comme on dit, le rend très amoureux :
il me prend en photo dans ma rue : tentative d’identification ? Phénomène en miroir ?

C’était il y a 25 ans et j’ai un peu pris peur, j’avais du mal surtout à tenir le coup devant sa transformation physique. Je l’ai adressé à Bernard Cordier, un de mes anciens profs, spécialiste de la chose, qui me reprocha à mots à peine voilés de m’en être occupée en ville justement, d’avoir favorisé en quelque sorte cette issue délirante.Il est vrai que c’est sur ma demande qu’il est venu consulter en privé. Il est vrai que je me suis isolée et que je n’avais pas d’expérience en transsexualité. Les candidats devaient alors suivre une thérapie obligatoire de deux ans, je ne sais pas s’il a été pris, mais maintenant je crois que je supporterais mieux ces manifestations de transfert là, voire cette ’ psychose de transfert’ (GB), pour travailler avec.
Pas seule là non plus.
On voit que le superviseur, élément clé du cadre en libéral, n’est pas de trop..


Pour finir :


- 4-Edit. A le prénom d’une de mes grand mères. Et donc l’un des miens. Ce fut une prise en charge épique, avec des parents qui la rejetaient ! Intelligente, fine, jolie elle couchait avec tous les garçons de la clinique dans cette particulière indifférence au corps qui n’est pas hystérie mais recherche de chaleur, ou pire, répétition de la chosification opérée dans le trauma. C’est un peu différent, la clinique est différente.

En plein hall et en pleine négativité agressive, elle me balance : « Vous, vous n’êtes même pas capable d’avoir des enfants ! » Souvent quand on me pose la question je dis : « j’en ai plein, des enfants » en plaisantant, d’ailleurs voulait elle par-là que je l’adopte ? Mais sous le coup, surprise et sonnée, j’ai réagi affreusement, en miroir et j’ai dit : « Qui sait si vous, vous pourrez en avoir ? ». Je sais qu’elle est mère depuis et c’est tant mieux. Mais ça, ce n’est pas franchement thérapeutique, c’est l’aller- retour sans décalage, le passage à l’acte réactif. Je transfère dans l’autre une douleur ancienne, je la lui inflige. On est loin de la sublimation et de la ’fonction rénale’ de Benedetti dont je vous parlais, qui consiste à métaboliser et restituer la souffrance de l’autre avec des mots qui l’adoucissent, qui visent à lui donner un sens, mais pas dans une interprétation polysémique pour névrosée.

Ainsi le transfert révèle-t-il parfois la psychose, comme on l’a vu, ou la violence borderline : c’est bien dans le transfert que s’éprouve la forme de cette souffrance. Mais une fois adressée, elle demande réponse. Et même, c’est dans cette empathie que se fait un diagnostic à mon sens, différent forcement d’un praticien à l’autre, de plus les patients ne montrent pas la même chose en ville et à l’hôpital, on l’a vu également. Or sans la réunion de ces deux points de vue, comme dans une lunette, on risque fort de voir flou et de renforcer le clivage, ce qui les arrange bien ! Ferenczi toujours.

Avec le grand externement, la limite, la frontière entre « eux », les fous et « nous » ne passe plus par les murs de l’asile (Hommage à Gentis ), mais dans la ville et plus précisément en chacun de nous : c’est l’idée héritée de P. Pinel de la fameuse partie saine, mais face au fou, est on bien sûr que c’est la partie raisonnante du psychiatre ’sain d’esprit’ qui soigne, ou au contraire sa partie folle ? [ Je ne rengage pas le débat sur la structure, ou le continuum, voir intervention d’A. le Dorze ]

Projet

Benedetti, p 161 « Ainsi le psy peut éprouver des sentiments de solitude et d’échec et avoir besoin de s’entourer de collaborateurs... »

Travailler seul-e, cela n’a pas de sens avec les psychotiques morcelés, il faut rester en lien avec des collègues, des lieux de vie, par ex. C’est pourquoi nous avons fait le , projet d’ accueillir la folie en ville - mais pas seulement-, dans une maison MÉDICALE ET CULTURELLE. Folie au sens large, folie privée de Green tout aussi bien, psychosés divers, mais sans « délire interprétatif de ceux qui allongent les psychotiques » je cite.

Nous sommes trois psychiatres venant chacun d’une des cliniques de psychiatrie institutionnelle du Loir et Cher, et une art-thérapeute, j’y tiens beaucoup, -on pourra développer-, à nous réunir depuis deux ans pour justement instituer, travailler ensemble à la création de ce lieu qui serait consultation mais aussi ateliers, échange entre nous (réunion hebdomadaire) et avec d’autres (groupe de Nevers), lieu ouvert à des équipes pour une supervision, mais surtout aux usagers qui pourraient rester un temps, jouer, se faire un café, prendre un repas avec nous…Une douche ? Ou s’occuper du jardin. C’est un investissement, du militantisme comme dit JJBdT.
Une petite utopie pour les clients des hôpitaux de jour perdus en campagne, branchée sur le SAMSAH et le secteur aussi, car nous nous connaissons tous Madame Buzin !Ce n’est pas faute de nous organiser si nous sommes sinistrés ! Nous espérons des psychologues, des psychanalystes, un kiné et un-e infirmier-e très avancé-e en pratique !

Indiquer telle ou telle thérapie, reprendre à notre compte l’histoire du transfert multifocal, bref observer des rapports complémentaires. Communer, dirait Deligny.
J’arrête là. Se posera la question d’une association culturelle et /ou d’un club, de l’embauche d’un moniteur, à long terme…


Je ne connais pas d’autre exemple, sauf à Paris autrefois, d’un tel lieu commun, à nous et j’allais dire à eux, mais non : à tous. C’est sur cette proposition que j’aimerais échanger avec vous. 




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