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(S)’exposer…

D 2 juin 2016     H 12:00     A Jean-Jacques Bonamour Du Tartre     C 0 messages


 

Exposé au XLIV èmes Journées Nationales de la Psychiatrie Privée - Montpellier 1er au 3 octobre 2015 - « Le risque, à prendre ou à gérer ? » - par le Dr Jean-Jacques Bonamour du Tartre 16 rue José-Maria de Hérédia 75007 PARIS.

 

 

Elle ne devait pas avoir beaucoup plus de vingt ans quand Milena nous arriva à l’hôpital de jour, précédée d’une redoutable réputation, celle de ces patientes qui bénéficient des diagnostics les plus flatteurs, dans le genre schizophrène paranoïde, structure perverse ou hystérique, érotomane, assortis des commentaires allant de la compassion au rejet, selon le degré de crainte inspirée par le fauve…

Il faut dire qu’elle avait fait fort, tous ces derniers temps : démonstrations de tout ordre de l’incapacité de son psychiatre à la soigner et surtout la contenir, pour ne pas dire le réduire à l’impuissance, intrusion subtile dans le secrétariat afin de s’emparer de son dossier, occupation discrète du bureau dudit psychiatre pour y dérober des détails de sa vie personnelle, et y procéder nuitamment à une tentative de suicide, sans parler des petites persécutions quotidiennes que, de nos jours, on qualifierait sans coup férir de harcèlement, bref, une créature diabolique n’ayant aucun respect pour la dignité médicale, l’incarnation féminine du mal…

Comme c’est souvent le cas, dans un secteur de psychiatrie adulte, quand les malades se montrent infernaux, on procède à une escalade des prescriptions, qui prennent alors valeur de punition, comme les doses massives de neuroleptiques, le recours à la chambre d’isolement, sur fond de concours d’interprétations percutantes et de discours moralisateurs, et, en cas d’échec, tentative d’éviction du fauteur de troubles…

Là où il y en a un, une autre solution envisageable est d’envoyer le patient ailleurs, à l’hôpital de jour, par exemple, histoire de soulager un peu les vaillantes troupes de l’unité d’hospitalisation : c’est ainsi qu’en désespoir de cause, on nous adressa Milena.

Au premier entretien, du moins ce qu’il m’en souvient, je crois que nous étions aussi défensifs l’un que l’autre, elle plus ou moins mutique et hostile, fuyant le regard, moi convaincu que je risquais gros avec cette redoutable sorcière qui avait mis mon collègue à genoux, et d’emblée, je lui fis part de mon inquiétude devant la menace d’une répétition des mêmes comportements avec moi. Non seulement je pouvais craindre qu’elle m’embête autant qu’elle l’avait embêté, mais de plus, j’avais bien compris que mon cher confrère ne me pardonnerait pas de réussir un tant soit peu, là où il avait publiquement échoué, avec un très violent sentiment d’humiliation : il fallait que je me plante, au moins par solidarité.

Dans le même temps, j’étais plutôt étonné de ne pas retrouver la grande schizophrène qu’on m’avait décrite : si elle était folle, ce n’était pas dans le genre que je connaissais habituellement, des grands psychotiques délirants, dissociés ou hallucinés, et son état de peur massive m’avait plutôt touché.

Il m’a fallu un certain temps pour retrouver le fil de ses problèmes : après une enfance relativement adaptée, mais fortement conflictuelle avec une mère extrêmement rigide, imposant une dés-érotisation de tous les instants de la vie, au profit d’une austérité quasi sadique, elle devint une adolescente tourmentée, mais encore intégrée sur le plan scolaire, jusqu’à ce que se produise une irruption traumatique de violence psychique. Tout à coup, Milena se sentit envahie d’un désir impérieux d’étrangler son frère, plus jeune de quelques années, cette impulsion faisant naître chez elle une angoisse massive, et la pressant de demander à ses parents de l’amener à une consultation de psychiatrie, ce à quoi ils finirent par consentir après quelque résistance tout de même.

C’est ainsi qu’elle rencontra à 17 ans mon collègue à la consultation du service, avec lequel s’engagea une relation qu’on peut au moins qualifier de trouble, et en tout cas bien marquée au sceau de la séduction, de part et d’autre, semble-t-il… Milena en tira un parti plutôt positif durant quelque temps, toute portée par son transfert amoureux sur ce bon psychiatre au discours flatteur et au regard enjôleur (d’après elle), qui lui fit bien vite oublier ses mauvaises pensées. Mais les choses se sont malheureusement gâtées, comme c’est souvent le cas quand la séduction détermine une excitation qui ne peut trouver d’issue.

Alors que, quelque temps après, il voulut la convaincre qu’elle était suffisamment « guérie » pour se passer de lui, l’inflation des demandes d’entretiens de sa part parvint très vite à provoquer l’ire de ce collègue, et bientôt son exaspération et son rejet, tandis qu’en face, Milena se mit à développer des comportements de harcèlement, le suivant partout, non seulement dans le service, mais aussi bien à l’extérieur, au téléphone, devant chez lui, etc… d’où des hospitalisations plus ou moins longues, toujours insolubles, les passages à l’acte en tout genre et l’escalade de violence et d’exhibition, le couple infernal se retrouvant propulsé sur la scène de l’institution avec une certaine indécence : personne ne pouvait à l’époque ignorer les frasques de Milena, adressés à son psychiatre préféré, et beaucoup s’en amusaient ou s’en irritaient, ouvertement ou secrètement.

Rapporter comment la relation de soins avec cette patiente a pu se développer nécessiterait qu’on y consacre un temps considérable, mais ce n’est pas tout à fait le sujet qui nous réunit : j’ai accepté cette patiente à l’hôpital de jour, en prenant le risque de m’y investir malgré ce que j’en connaissais, et de contredire mes collègues qui persistaient à argumenter leur rejet par des sur-diagnostics effarants.

Il est sans doute superflu de vous dire que mon omnipotence juvénile de l’époque s’est trouvée rapidement déboutée dans cette prise en charge, car bien évidemment, Milena a en grande partie répété ses comportements débordants à l’hôpital de jour. N’empêche qu’elle m’intriguait, que l’insistance de ses demandes et le tragique de ses états psychiques ne pouvaient rester sans réponse accueillante : à l’évidence, cette patiente n’accepterait pas qu’on ne fasse qu’essayer de réduire ses troubles, ni qu’on la renvoie à son état de malade et aux soins usuels à l’hôpital de jour.

C’est ainsi que je me suis embarqué dans une aventure épique, mais sans doute fondamentale dans ma vie professionnelle, voire personnelle.

J’étais à l’époque très investi dans la conviction de la pertinence et de la nécessité des approches psychothérapiques des malades psychotiques, et qu’il fallait tout faire pour développer des prises en charge inspirées par Searles à Chesnut Lodge, Masud Kahn, Racamier et autres, sans parler des thérapies familiales auxquelles je me formais depuis quelques années.

Cliniquement, l’état psychique de Milena se caractérisait par une angoisse massive, débordante même, qui ne trouvait à s’apaiser un peu que dans la situation de proximité : elle était incapable de rester seule sans se trouver dans un état de détresse rapidement insupportable, et donc en état de demande permanente qu’on fasse attention à elle, qu’on la garde en tête quoiqu’il arrive, que ce soit à l’adresse des soignants ou à la mienne. Elle passait tous ses moments libres à l’hôpital de jour à me scruter d’un regard insistant, mi persécuteur, mi implorant, et m’abreuvait de feuillets glissés sous la porte de mon bureau, où, d’une écriture assez désordonnée, elle revenait sans cesse sur sa déception tragique dans la relation avec mon collègue, et la destruction qui s’en était suivie pour elle. Cette abondante graphorrhée a duré plusieurs années avant de se tarir, comme une tentative désespérée de lier un peu aux restes de langage la tourmente interne qui l’agitait.

Les entretiens étaient également une épreuve, Milena ne pouvant guère faire autre chose de que de faire part de sa tristesse, de sa colère, de l’insupportable excitation psychique qui l’envahissait en permanence, de sa douleur à vivre le simple éloignement, tout cela générant bien sûr une forte empathie, devant cette détresse massive où transpirait quelque chose de très enfantin ; dans le même temps, un sentiment parfois très pénible qu’une volonté d’emprise se manifestait également et ouvertement, ce qui n’est pas simple à gérer dans un contexte d’institution, où transpire toujours peu ou prou une exigence implicite que les patients se tiennent bien.

Or, ce n’était pas du tout son genre, à cette patiente, qui avait trouvé dans le passage à l’acte une variété infinie d’occasions de s’imposer à l’autre, quitte à se mettre parfois en danger, et sans doute avant tout d’éluder la relation de parole, dont elle ne maitrisait plus grand-chose depuis la rupture dévastatrice avec son psychiatre précédent : la parole ne tenait presque plus rien, en tout cas, elle était essentiellement projective et injective, et presque aucune réponse à ce niveau ne pouvait espérer éviter qu’elle ne la rejette dans un cri de douleur. Lors d’un entretien où elle trouvait ma réceptivité à l’une de ses plaintes insuffisante, Milena se précipita sur la fenêtre et grimpa sur le rebord, menaçant de se jeter dans le vide, d’une hauteur suffisante pour se mettre en danger ; voilà une situation que je ne suis pas près d’oublier, car je suis resté dans mon fauteuil de façon faussement flegmatique, en lui demandant de descendre car elle risquait de se faire du mal, ce qu’elle a fait après quelques très longues secondes où se sont entrechoquées, dans l’échange des regards, les dimensions du défi et de la confiance.

Tout cela ne pouvait échapper au regard de l’équipe, forcément très partagée sur l’attitude qu’il fallait avoir vis-à-vis de Milena, certains me reprochant ma tolérance, d’autres me mettant en garde contre cette dangereuse érotomane qui allait bien finir par me faire du mal, ou encore réclamant des mesures disciplinaires exemplaires, mais qui me paraissaient bien inadaptées. Pas facile de tenir le choc de la critique dans ce contexte, où les femmes de l’institution notamment, ne manquaient pas de se gausser de ma soumission aux caprices de la belle, comme elles pouvaient également se plaindre parfois de son agressivité à leur égard, qui signait selon elles, la nature hautement hystérique de la problématique…

Ceci n’a pas été pour rien dans l’émergence d’une conviction qu’il fallait que je trouve un moyen de recevoir cette patiente ailleurs, dans un contexte où les effets de scène publique seraient moindres, et où je pourrais peut-être éviter de devoir composer avec l’obscénité de ces monstrations. A l’époque, je ne travaillais en dehors de l’hôpital de jour que dans un CMP très éloigné, mais j’envisageais une installation libérale, permise par mon statut de PH à temps partiel, installation que j’ai enfin réalisé en 1988 : après de longues hésitations de mon côté, et de longues tractations avec elle, de Milena consentit à y venir, tout en réclamant avoir tout de même besoin de fréquenter l’hôpital de jour, ce qui me paraissait acceptable.

Bien des personnes de l’équipe tentèrent de me dissuader de recevoir chez moi cette patiente vécue comme dangereuse, craignant même pour ma sécurité physique, ce qui n’a jamais été une préoccupation pour moi : autant j’avais rapidement compris qu’elle avait besoin d’attaquer psychiquement et de pousser à l’exaspération et au rejet par moments, par des attitudes de harcèlement, de refus de quitter le bureau et bien d’autres, il me paraissait clair que rien ne pourrait progresser vraiment dans le seul contexte institutionnel, où les effets de dispersion et de parasitage sont inévitablement importants. Il fallait selon moi tenter quelque chose pour re-privatiser sa folie en quelque sorte, faire que sa vie psychique retrouve un tant soit peu de contenants efficaces et protecteurs, suturer son appareil psychique, en quelque sorte.

Quelques années ont passé, j’ai reçu Milena jusqu’à quatre fois par semaine à mon cabinet, tandis qu’elle passait du temps également à l’hôpital de jour, dans des relations volontiers très conflictuelles avec les soignants à qui elle ne voulait pas adresser la parole, les couvrant d’un regard noir et hostile. Lors des séances, son discours ne fut pendant des années qu’un flot continu de reproches sur mon incompétence de tout temps, mon incapacité à la soigner et à la protéger, elle et ses enfants que j’aurais dû signaler à la DASS comme étant en danger : s’occuper d’elle, exister pour elle et faire qu’elle se sente exister au travers de la relation de soins ne pouvait se supporter qu’à la condition d’un régime d’attaques permanentes, de dénigrement radical, qui ne s’inversait que dans les moments où, totalement exaspéré, je finissais par me mettre en colère et lui conseiller vivement d’aller se trouver un autre psychiatre. Elle changeait alors brusquement d’attitude et m’assurait de son amour et de son besoin impérieux des séances avec moi…

Trente ans après, qu’en est-il ?

Milena vient toujours une à deux fois par semaine à mon cabinet ; elle a fait un cursus de formation d’éducatrice spécialisée et trouvé un emploi titularisé dans sa branche à un jet de pierres de mon bureau. Cela fait maintenant quelques années qu’elle n’a plus besoin de venir à l’hôpital de jour, ni de procéder à la démolition systématique et insistante de ce que je représente pour elle ; elle ne sait toujours pas dire bonjour ni au revoir, mais les séances sont relativement apaisées, je l’écoute distraitement, et elle semble me considérer comme le vieux monsieur que je suis devenu, et qu’il faut ménager un peu avant qu’il ne prenne sa retraite…

 

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(S)’exposer : ce verbe tantôt direct, tantôt réfléchi, selon ce qu’on veut en faire, m’a paru particulièrement convenir à ce que je souhaitais aborder au travers de ce récit clinique bien parcellaire, cependant.

S’exposer sur la scène de la psychiatrie, comme la patiente a pu être amenée à le faire dans l’univers institutionnel de la psychiatrie, que nous avons tous connu dans notre cursus et qui nous laisse inévitablement quelques souvenirs aussi marquants que douloureux. Les déchaînements de violence peuvent y être terribles, aveugles, parfois longtemps répétés avant qu’une issue ne se dessine, permettant d’y mettre un terme au moins temporaire. Ils sont volontiers agis par les professionnels de tout ordre, mais « à l’insu de leur plein gré », depuis leur place de réceptacle d’une violence pulsionnelle projetée qui les met au défi de l’élaboration. Le risque y est aussi majeur, que les uns ou les autres s’embourbent dans une jouissance sans limites, ne pouvant céder que par la rupture ou le rejet, ou pire, l’anéantissement d’un sujet.

S’exposer, dans le contexte d’un hôpital de jour, où la continuité de relations avec les patients et les membres d’une équipe très stable engendre une interaction psychique intime par moments, très vulnérable également, car susceptible d’être dévoilée si ce n’est expulsée brutalement : ce vaste théâtre permet une multitude d’effets de regards, de paroles ou de gestes, et de ruptures également. Mais il peut aussi y devenir cuisant si ce n’est cruel de se trouver sous le feu des projecteurs, à prendre dans tous les sens du terme… Sans parler des attaques provenant des collègues des autres institutions du secteur, car il existe toujours une rivalité intarissable entre les chantres de l’approche médicale prévalente, telle qu’elle est généralement de mise dans les lieux d’hospitalisation à temps plein, et les partisans d’une approche psychodynamique, où la nécessité « d’inventer » le patient n’est pas éludée.

La plupart des patients qui y sont adressés sont en grande difficulté avec la parole et la pensée, ce qui pose précisément le problème bien ardu des modalités de leur approche : en maintes occasions, on peut vérifier à quel point il n’est pas toujours indiqué de les inciter à parler, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, quand on se veut adepte de la psychothérapie de psychotiques. Tout comme on peut se rendre compte qu’il faut parfois de très nombreuses années avant qu’une parole se risque à une adresse personnelle.

S’exposer chez soi

Le cabinet, c’est aussi une sorte d’institution, un espace personnel ouvert et offert, où peut se développer le caractère privé, c’est-à-dire si ce n’est toujours intime, au moins non soumis au regard d’un tiers, quel qu’il soit ; ce n’est pas nécessairement le lieu de la psychothérapie ou de la psychanalyse dans leur acception classique, parfois bien psychologisante, mais plutôt celui où se construit comme il peut un objet commun, un entre-soi qu’on apprend à s’approprier et à respecter en même temps qu’on l’échafaude, le découvre, l’évite ou l’attaque.

Le déplacement de la thérapie à mon cabinet ne permit pas d’éradiquer tous les effets de scène et passages à l’acte de cette patiente, loin s’en faut, mais ils furent somme toute beaucoup plus clairement adressés, et de ce fait sans doute plus canalisables… à moins que ce ne soit qu’un effet de la possibilité d’échapper au regard souvent narquois des collègues, qui pouvaient auparavant se gausser de mon masochisme invétéré, ou de la mollesse de mes positionnements face aux attaques et autres transgressions de Milena.

S’exposer aux attaques et à la haine : comment survivre psychiquement à une relation transférentielle tyrannique, où, bien loin de nos idéaux névrotiques de civilisation, quelque chose de la barbarie semble prendre corps par moments ?

Il a fallu tout ce temps à Milena pour accepter un peu de distance, de séparation, et pour tolérer cet objet commun à elle comme à moi, il lui aura fallu des années d’attaques sauvages, de reconquête de sa propre vie, (notamment au travers de son investissement des formations et de l’activité professionnelle), pour qu’elle oublie de systématiquement tenter de mettre à mal ce qui pouvait la tenir, comme une éternelle mise à l’épreuve et un cri d’horreur infini devant la crainte de l’abandon et de l’effondrement.

La relation avec mon collègue semble avoir eu pour elle la valeur d’une promesse trompée, celle de l’apaisement, celle d’un accès à une forme de satisfaction libidinale non explosive, de nature qu’on pourrait qualifier de romantique, en quelque sorte, et l’aurait laissée face à son impossibilité de sortir de l’excitation née de la rencontre de quiconque, autrement que par le bombardement de reproches ou les passages à l’acte.

Un moment important de notre relation fut celui de mes totales exaspérations : à les éprouver de façon répétitive, je me suis rendu compte de la charge érotique qu’elle réalisait de cette manière, sous couvert d’une haine incommensurable. D’une certaine manière, elle cherchait à ce que je la violente et la rejette comme preuve d’une reconnaissance de sa puissance relationnelle et de sa capacité érotique : ce que je pus lui renvoyer à quelques reprises, en lui signifiant que de m’attaquer sans relâche jusqu’à la rupture était sans doute pour elle une manière de parler d’amour, voire peut-être de le faire. Mais j’ai également bien le souvenir du risque inouï qu’il me semblait prendre alors, à énoncer les choses ainsi, car cette jeune femme fonctionnait dans une sorte de désaveu de son propre corps et de qui en émanait : il semble que cette interprétation « pénétrante » ait eu des effets positifs, introduisant à un réaménagement de l’ordre d’un certain refoulement.

Il n’empêche qu’il est bien inconfortable, pour un névrosé ordinaire, de devoir travailler durablement avec sa propre haine d’un patient, quand bien même on peut la savoir projetée : la brutalité des affects est alors assez inattendue, et la violence psychique éprouvée effarante, tout comme l’ambiguïté dans nos ressentis. A l’époque où je me débattais avec tout cela à l’hôpital de jour, j’avais un jour formulé cette problématique en évoquant « l’amour des monstres », où peuvent se côtoyer des sentiments forts, contradictoires et toujours assez effrayants, ce qui me permit et permit à l’équipe de mieux accepter cette patiente, les monstres constituant aussi une partie des plus précieuses de l’imaginaire enfantin…

Travailler avec de tems patients suppose qu’on renonce en partie à notre idéal de modération névrotique, pour explorer les rapports sans doute complexes de la psychose et de la barbarie...

S’exposer à la psychose et à sa complexité. La patiente elle-même était intarissable sur la question, me demandant à longueur d’année mon avis diagnostique sur son cas : elle était réputée schizophrène, je cautionnais, ou pas ? Sans parler du jeu un tantinet pervers qu’elle pouvait régulièrement monter à ce propos, en faisant semblant de revendiquer un droit à être schizophrène en institution, l’hôpital de jour de préférence, dotée d’une AAH à vie.

Milena n’avait pour moi rien d’une schizophrène, elle n’a jamais déliré vraiment non plus, mais sa violence, son adhésion non critique à ses vécus persécutifs, ses dénis ou ses projections me paraissent bien proches de ce que l’on sait de la psychose et de ses mécanismes. Elle n’a jamais voulu de traitement médicamenteux, que je n’ai jamais pensé lui proposer, d’ailleurs, ni bénéficier de l’ALD dès lors que je l’ai suivie à mon cabinet, ni d’aucune mesure sociale.

Il me semble que nous étions implicitement d’accord pour que considérer que seule une entreprise psychothérapique pourrait la soulager ; mais en pratique :
- sa demande, ou plutôt son exigence transférentielle répétée, de niveau quasi délirant, sans jamais avoir pris la forme d’un délire constitué, cependant, était que je fasse que ça n’ait pas eu lieu, que j’aie le pouvoir de renverser le cours du temps et de refaire l’histoire afin de la restaurer (retour vers le futur ?) ;
- elle a toujours manifesté une défiance radicale à l’égard de ma parole, comme si il lui était impossible d’accepter quoique ce soit de ce que je pouvais tenter de dire, tout propos de ma part déclenchant son annulation, son rejet, voire une persécution insistante, si ce propos ne corroborait pas son opinion. Parler a très longtemps consisté pour elle en un déversement à jet continu d’un propos fait de plainte agressive et de retour sur la faute originelle, celle de mon collègue qui l’avait « séduite et abandonnée », en quelque sorte, la laissant définitivement déconstruite.

Alors, pas totalement psychotique, mais pas non plus névrosée ordinaire, bien installée dans les méandres du discours ?

En deçà de la psychose-maladie, mon sentiment est que la clinique avec certains patients nous amène à la nécessité de concevoir une sorte de théorie peut-être sub-délirante rattachée à chacun d’eux, sur la nature de leur folie et du transfert opéré : la folie en tant qu’expérience relationnelle, en tant qu’éprouvé infantile, telle qu’on peut la vivre dans bien des familles où l’on a jamais vu le moindre psychiatre, et qui peut-être engendre quelques vocations…

La folie, avec ce qu’elle charrie de violence psychique archaïque, et de difficulté à l’identifier et à la penser : bien des choses dans son entourage peuvent paraitre complètement folles à un enfant, sans qu’il puisse pour autant concevoir ce dont il est question. La folie, c’est ce qui apparait de l’ordre de la violence brute, de la décharge, qui renvoie à l’urgente nécessité qu’elles trouvent une limite, un obstacle, un contenant, ou au moins une fin. C’est souvent aussi ce dont on ne peut pas parler ni reparler, car le plus souvent banalisé ou dénié aussitôt la crise retombée, et qui apparait comme un faille évidente, mais innommable, dans la capacité des adultes. 

Si complexité de la psychose il y a, ce n’est pas tant du côté des grands malades mentaux complètement dominés par le processus pathologique (pour lesquels c’est le mode d’approche qui reste le plus délicat), que plutôt du côté de ceux qui manifestent une certaine folie dans la relation, avec une force assez surprenante, parfois. Là où la psychose pourrait exercer son pouvoir de destruction sur les instances psychiques, dans les psychoses avérées, on dirait plutôt que ces patients cherchent à adresser leur fonctionnement psychique et à le partager par l’épreuve, en quelque sorte.
Sont-ils des psychotiques « non-malades », si tant est que le concept est pertinent, témoignent-ils seulement de ce qu’on pourrait appeler la psychose ordinaire, ou psychose de caractère, peut-être, ou encore psychose de transfert ? Le fonctionnement psychotique est-il vraiment dominant si ce n’est exclusif, quasi structurel, ou seulement conjoncturel et relatif ?

A moins de considérer le sujet de la psychose limpide comme un DSM, et bien résolu par la seule chimiothérapie et les TCC, je ne vois pas qu’on puisse échapper à de telles questions, quelque soit son mode d’exercice…

S’exposer au transfert : c’est sans doute au sujet de la transition du diagnostic et de la position du psychiatre vers l’énigme du transfert et de ses composantes diverses et variables, que Milena m’a le plus amené à travailler. Malgré son insistance à vouloir m’en faire causer, la question pour elle n’était pas vraiment d’ordre diagnostique, pas plus qu’elle n’était psychiatrique : une mésaventure thérapeutique l’avait rendue folle, disait-elle, au point qu’elle ne pouvait que tenter de rendre l’autre fou au même tarif, en quelque sorte, comme préalable à quoique ce soit.

Tomber folle, ce n’est pas du registre de la psychiatrie, on peut être fou sans être malade mental, fou de douleur, de rage, de chagrin, par exemple, et pour elle, il était primordial qu’on ne la prît pas pour une de ces malades qui hantent les hôpitaux de jour, notamment…

Il me semble que la question de s’exposer au transfert ne se pose pas de la même manière pour un psychiatre et pour un non-psychiatre : bien souvent nous sommes d’abord investis comme médecin, expert en folie au titre de la connaissance que nous avons acquise de la maladie mentale, et certains patients s’accrochent à cette supposée qualité pour se prémunir des dangers imaginaires de leur propre folie.

Une de nos fonctions consiste probablement à identifier la folie maladive et à la contenir, mais l’exercice du psychiatre n’est sensiblement pas le même s’il s’en tient là ou pas, ou s’il consent ou pas à accueillir le transfert du patient, et à en subir les effets : dès lors qu’il l’accepte et le prend en considération, la question diagnostique devient vite obsolète, tout comme toute position médicale, d’ailleurs, du moins avec la plupart des patients.

Cette possibilité de déprise de la position médicale est une condition salutaire pour nombre de situations, notamment en exercice public, où certains patients peuvent parfois s’égarer, mais aussi en pratique libérale, où d’autres font parfois les malades pour éviter leur propre parole.

Ce qui prévaut me semble alors de prendre la mesure de l’assignation à la fonction de thérapeute qu’organise parfois très rapidement la rencontre transférentielle : il nous est adressé quelque chose de très important, qui va rester quelque fois obscur, indéchiffrable ou au moins énigmatique pour un temps indéterminé. Mais ce quelque chose nous met en mouvement avec ce patient-là et vaut engagement dans une aventure unique, pourvu qu’on accepte de soutenir l’inconfort notoire de notre position, qui consiste souvent à ne pas savoir vraiment pourquoi on fait ainsi ou réagit comme ça, une possibilité de lecture ne se profilant que dans l’après-coup.

Dès lors aussi, apparait la possibilité sporadique de reconnaitre çà et là des mécanismes psychiques attribuables à tel ou tel fonctionnement, sans pour autant considérer que c’est « une psychotique », ou « une hystérique », ou autre. En l’occurrence, Milena ayant développé un grand intérêt pour la psychiatrie, la psychologie et autre psychanalyse, elle n’eût aucun mal à me faire la démonstration de son savoir-faire dans tous les registres, tout en me tendant régulièrement le piège de l’assimiler à tel ou tel aspect d’elle-même…

S’exposer à la solitude et à la durée : de ce que j’énonçais précédemment découle un lot de contraintes susceptibles de nous modeler sensiblement : s’ouvrir au transfert implique de laisser se développer une intimité très particulière, dont on ne sait jamais trop bien comment elle détermine nos mouvements psychiques, et à laquelle on ne pourra en quelque sorte jamais vraiment échapper, quelque soient les moyens qu’on peut mettre en place pour tenter d’y voir plus clair, comme les supervisions de tout genre, les élaborations avec des collègues…

Peut-être est-ce d’abord une intimité avec soi-même, avec sa propre anormalité, avec sa propre pensée, avec ses mouvements pouvant aller de l’intuition à la conviction, de l’affirmation au doute, de la patience au découragement. C’est sans doute la condition qui nous permet de résister et de tenir dans le temps.

A l’époque où les thérapies sont brèves ou ne sont pas, j’ai quelque scrupule à vous avoir présenté une histoire s’étalant sur toutes ces années, durant lesquelles, cependant, aucune interpellation ni remise en question n’a jamais effleuré de la part de la sécurité sociale ; peut-être le passé institutionnel psychiatrique de Milena a dissuadé toute mise en cause. Mais on est en droit de s’interroger sur ce qu’il en sera demain, grâce à l’accumulation des nouvelles réformes mettant de plus en plus la limitation des dépenses comme objectif à court terme : je doute que nos généreuses assurances privées acceptent encore de laisser de tels soins s’organiser.

Exposer : Claude Gernez nous rappelait il y a quelques semaines avec raison l’importance de nous référer à notre clinique pour aborder le thème de nos réflexions et recherches, quel qu’il soit. Je ne peux que souscrire à son propos, bien sûr, bien qu’exposer une relation thérapeutique ne soit ni simple ni anodin. Si le récit clinique est assurément un aspect essentiel de notre pratique et de notre réflexion, il nous met aussi un peu face à sa dimension un peu dérisoire ou factice, et toujours insuffisante ; il est et restera une construction littéraire plus ou moins plaisante, dont on ne sait jamais si elle porte en elle l’essentiel de ce qui a « fait soin ».

J’en reste néanmoins un farouche militant, car, à défaut d’être fidèle à une hypothétique vérité du soin, il a le mérite irremplaçable de permettre de penser et de lier les expériences, en nous les appropriant plus ou moins, au travers des mouvements psychiques que génère en chacun de nous l’écoute d’un récit, et d’enrichir le champ de nos identifications possibles, ce que les évaluations dites scientifiques sont dans la quasi impossibilité de produire. Ceci n’est certainement pas accessoire aujourd’hui, où nous sommes pressés de toutes parts à recoller à « la communauté scientifique », à nous soumettre aux exigences de la recherche, pour valider nos pratiques et gagner le droit à la parole officielle, à un prix qui pourrait bien se révéler exorbitant…

 

•••••••••

 

Pourquoi vous avoir parlé de Milena ? Sans doute parce que notre rencontre et cette aventure thérapeutique ont constitué pour moi le paradigme d’un certain désir professionnel et d’une recherche personnelle qui ont, l’un comme l’autre, soutenu une prise de risques déterminante, et généré pour moi toute une fécondité en cascade : Milena est sans doute la patiente qui m’a le plus appris, le plus poussé hors de mes limites, et il m’a semblé que le contexte de ces journées était l’occasion de lui rendre grâce, en quelque sorte. Et peut-être, plus généralement, de resituer, si ce n’est la source unique, du moins l’importance de la contribution de nos patients au développement de notre capacité professionnelle, et même au-delà. Non pas qu’il faille attendre et compter sur la seule rencontre qui viendrait nous révéler, mais plutôt nous restaurer clairement à la place et la fonction qui sont les nôtres : à l’époque où on nous enjoint de tout verrouiller dans nos pratiques, pour bien faire la preuve d’une prétendue qualité et de la sécurité de nos prestations, bref, de tout pré-dire, il importe plus que jamais de faire valoir que ce qui nous incombe avant tout est d’ouvrir un espace où le seul maître du jeu, c’est la parole sous toutes ses formes, y compris les plus folles, les plus laborieuses et les plus inconfortables, les plus silencieuses ou les plus violentes, parfois.

S’y exposer ne peut qu’être une prise de risques.

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