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Ce qui est opérant dans la cure

D 30 mai 2016     H 10:42     A Capucine Rivière     C 0 messages


 

Exposé au Colloque CEP (Cercle d’épistémologie en psychiatrie) - Clinique de psychothérapie institutionnelle de La Chesnaie - 30 avril 2016 - Docteur Capucine Rivière 29 Rue Galande, 75005 Paris.

 

 

Ce que je souhaite développer à mon tour devant vous, dans le souci épistémologique qui est l’axe de travail que nous nous sommes choisi, procède, un peu comme l’exposé de Jacques Louys, d’une « pensée de l’écart », constitue une tentative, à travers la proposition de mise en œuvre d’une autre logique que la logique habituellement utilisée dans la pensée occidentale issue en particulier de la philosophie aristotélicienne, de développer une nouvelle compréhension, plus proche à mon sens de la réalité de l’expérience, de ce à quoi nous avons effectivement à faire dans notre pratique clinique.

Il s’agit, comme le préconise F. Jullien, dont je vais m’inspirer aujourd’hui, de nous sortir « tant de l’universalisme facile que du relativisme paresseux ». « Supprime l’altérité, écrit Plotin, cité par F. Jullien dans sa leçon inaugurale au collège de France, ce sera l’un indistinct et le silence ».

Je vous propose, donc, de décentrer le regard que nous portons sur notre pratique clinique, en ce qui me concerne que je considère comme essentiellement psychanalytique,( et d’une certaine façon même quand elle est « psychiatrique ») de faire un détour, pour tenter d’en approfondir la compréhension.

Pour ce faire, je me servirai donc des écrits de François Jullien , dont j’ai déjà eu l’occasion de vous parler (et je m’excuse par avance vis à vis de ceux qui m’ont déjà entendu sur le sujet lors d’un de nos séminaires car je ne vais pas apporter ici grand chose de nouveau ). François Jullien, donc, dans un petit livre intitulé : « Cinq concepts proposés à la Psychanalyse » nous convie à faire un détour par une pensée dont la cohérence propre est très éloignée de celle de la pensée occidentale, la plus éloignée même, avance t il, à savoir la pensée chinoise, pour rouvrir des chemins de compréhension qui peuvent, dans l’état actuel de la théorie et de la pratique de la psychanalyse et de leur articulation, nous apparaître bloqués.

Pour ma part, lorsque je suis tombée sur cet écrit de F. Jullien, cela a été pour moi comme un soulagement, une bouffée d’air frais et le point de départ d’une remise en mouvement de la possibilité de penser ma pratique que j’aimerais vous faire partager.

En effet, depuis que je pratique la psychanalyse, une question me taraude dans la mesure où elle reste toujours pour moi sans réponse. Ce qui peut paraître un comble, puisque cette question c’est tout simplement :
« Comment fonctionne la psychanalyse ? »

Qu’est ce qui est « opérant » dans la cure ?, selon le titre d’un livre paru en 2008 dirigé par la psychanalyste belge Lina Balestrière, que j’ai repris comme titre à mon exposé car il correspond parfaitement à la question qui m’habite.

Dit autrement et peut être plus précisément : « Qu’est ce qui confère au processus analytique ses potentialités de changement ? »
Je dois dire que jusque là, je n’ai jamais pu trouver dans mes diverses lectures, forcément partielles, quelque chose qui me soit apparu vraiment convainquant par rapport à ce dont je fais l’expérience, jour après jour, dans ma pratique.

Au point de me demander parfois si celle ci correspond vraiment à quelque chose qu’on peut encore appeler psychanalyse selon les critères définis par les différentes écoles.

Et pourtant, je sens bien qu’il y a dans ce que je pratique, dans la position que j’occupe par rapport à mes patients, issue en grande partie de l’expérience de ma propre analyse, quelque chose d’irréductible et qui produit des effets qu’aucune autre démarche (psycho)thérapeutique n’est à même de produire.

Ce dont mes patients eux même, quand ils s’engagent dans ce processus, même lorsqu’ils se soucient peu de le nommer psychanalyse ou pas, témoignent et ce, aujourd’hui tout autant qu’autrefois (quand la psychanalyse avait le vent en poupe et était « à la mode » !)

Si je n’ai pas trouvé de réponse convaincante à cette question, j’ai par contre, rencontré l’écho de ces interrogations dans les écrits d’un certains nombre de confrères parmi lesquels, par exemple, Serge Tisseron dans son dernier livre intitulé « Fragments d’une psychanalyse empathique » dans lequel il développe le fait qu’il lui paraît aujourd’hui indispensable de repenser les bases et la pratique de la psychanalyse. Mais il y en a bien d’autres que lui.
Dans cet exposé, je vais m’intéresser essentiellement au « processus » et non pas à ce qui est habituellement l’objet privilégié de la théorie psychanalytique, à savoir, le fonctionnement psychique.

Et ne peut-on pas considérer cela déjà comme un « écart » par rapport aux mode de pensée occidentale habituel, que de mettre en avant le « processus » plutôt que l’objet de celui-ci, en considérant que le plus réel, le plus effectif est non pas ce qui répond à la question « quoi » mais « par où » ?

Pour développer mon propos, dans la mesure où je n’aurai pas le temps ici d’approfondir tous les aspects de la pensée de F. Jullien sur le sujet, je propose de me centrer sur la question de « l’interprétation », car les interrogations qu’elle suscite me semblent condenser beaucoup de ce qui fait problème dans l’explicitation de la manière dont fonctionne l’efficace de la cure.

S’il y a une crise de la psychanalyse actuellement, et je pense que c’est en effet le cas, il me semble qu’il y a souvent, à propos de cette crise, une erreur de diagnostic.

En effet, plutôt que d’une crise de la pratique psychanalytique, de la pertinence de cette pratique, il me semble s’agir d’une crise de la pensée psychanalytique, de l’adéquation entre ce que développe cette pensée et ce que peut produire la pratique.

Alors que la pratique de la psychanalyse pourrait s’avérer d’autant plus « soignante » que l’évolution de la société, avec le cortège de souffrances qu’elle provoque ou approfondit, va complètement à contre courant de ce que vise la cure psychanalytique, à savoir ce qu’on pourrait formuler par exemple , de façon un peu simpliste, comme une plus grande humanisation, la théorisation, enlisée qu’elle est dans des manières de penser héritées des mêmes racines que celles qui ont précisément donné lieu à cette évolution de la société occidentale qui est non pas évidemment la cause, mais le terreau dans lequel s’expriment les souffrances ou les insatisfactions de nos patients, semble n’avoir plus les moyens de l’éclairer suffisamment pour que son utilité reste convaincante.


Je dirai, avec F. Jullien, que par rapport aux avancées, toujours « révolutionnaires » de la pratique, la théorie s’est constituée en « résistance » en s’agrippant à une « raison » que les conséquences de cette pratique risquaient de faire vaciller.


F. Jullien développe le fait que la pratique psychanalytique, qui s’adresse à « l’homme malade de/dans la civilisation occidentale », aurait introduit de fait une rupture, en raison en particulier de la place faite à l’inconscient, dans l’édifice conceptuel sur lequel repose la pensée occidentale et que celle-ci de l’intérieur n’aurait pas les moyens de penser car ce serait comme se retourner contre elle-même. ( d’où , probablement, le rejet, en réalité, répété sous diverses formes à diverses époques, de cette pratique.) « Qu’a méconnu la psychanalyse, dit F. Jullien de ce qu’elle fait parce qu’elle ne trouve pas en elle-même les moyens ou les prises pour s’en occuper ?

Ou parce qu’il aurait fallu d’autres appuis, d’autres étais, trouvés ailleurs, pour défaire plus amplement sa raison et questionner cet empirique ? C’est à dire, d’abord, pour penser à le penser. »

Face à cette difficulté, F. Jullien, donc, propose et définit cinq notions, venues de la pensée chinoise et très peu développées dans la pensée occidentale à même, selon lui, de dés-enliser la réflexion sur la manière dont fonctionne le processus analytique et ce qui permet son « efficacité » transformatrice.

Ces notions, je me contenterai ici de les citer. Ce serait trop long de les développer, d’autant plus que je l’ai déjà fait lors d’une séance de notre séminaire.

Puis, en me centrant sur la question de l’interprétation, je tenterai de montrer en quoi elles peuvent effectivement aider à mieux comprendre à quoi tient l’efficace de la méthode analytique.

1°- La Disponibilité, terme que F. Jullien emploie pour caractériser le mode de présence et d’attention de l’analyste.
2°- L’Allusivité, qui s’applique à la manière de parler de l’analysant en séance.
3°- Le Biais, l’Oblique, l’Influence, qui décrit les caractéristiques de la méthode.
4°- La Dé-fixation, qui désigne l’enjeu même de la cure.
5°- Une Transformation silencieuse, qui définit le processus à l’œuvre et son résultat.

 

Mais revenons à la question de l’interprétation.

Pour aborder cette question, je vais partir d’une réflexion personnelle sur une donnée, plutôt triviale, que l’exercice de la psychanalyse ( en tant qu’analysant d’abord, puis en tant qu’analyste) m’a apprise, non seulement pour l’exercice de mon métier mais aussi pour la conduite de ma vie en général. C’est qu’il est inutile d’essayer de « faire passer » quelque chose (idée, explication, convictions etc...) si l’interlocuteur n’est pas prêt à l’entendre. C’est « peine perdue ». C’est du temps et de l’énergie gaspillés et on assiste que trop, aussi bien chez nos patients que plus généralement dans le monde, à ce que cette méconnaissance produit comme gâchis et déperdition d’énergie !

Cette constatation a eu probablement comme conséquence, d’induire dans ma manière d’être une sorte de retrait.

Cela m’a permis, en tout cas, d’économiser beaucoup d’énergie et d’éviter certaines déceptions inutiles.

Mais, ce que ça veut dire aussi, c’est que lorsque l’autre est réceptif, il suffit d’une intervention minimale, qui peut consister parfois seulement en une capacité d’attention au bon moment, pour que, intrigué, désarçonné, désemparé, il cède enfin dans ses « partis pris » et réalise ce qu’il n’entendait pas auparavant.

(Dans le processus de l’analyse, ce que désigne l’autre en question, ce n’est pas « le patient », mais cette instance qui résiste, qui « n’entend pas » et se trouve située aussi bien chez le patient que chez l’analyste.)

Or, j’ai découvert, à travers la lecture de F. Jullien que cette manière de se positionner est au cœur même de la pensée chinoise.

Comme le disent les sages chinois (Sunzi), « Je triomphe de l’adversaire non pas en écrasant ses forces mais simplement du fait que sa défense est tombée. »

Ce dont je voudrais vous parler aujourd’hui c’est de cela, de cette « temporalité contrainte » qui est au cœur, qui est la matière même de notre travail et qui consiste dans le fait qu’il y a le temps, souvent long et toujours imprévisible, pendant lequel ça ne « passe pas », mais où quelque chose, souterrainement se travaille, et les « moments » où « ça passe » que j’identifie comme des moments d’’interprétation (c’est ce qu’a fait résonner chez moi la formulation de J. Louys lorsqu’il parlait de la « danse » qui s’établit en l’analyste et son patient).
Mais, comment définir précisément l’interprétation en psychanalyse ?

Je vais essayer de m’y risquer à travers ces catégories, tirées de la pensée chinoise et proposées par F. Jullien.

 

D’abord, donc, la Disponibilité.

 

En proposant d’utiliser ce terme pour caractériser la position du psychanalyste, F. Jullien désigne ce que Freud avait décrit comme l’« attention flottante ». Et il montre en quoi ce concept de « Disponibilité », si peu développé, et pour cause, dans la pensée occidentale, permet de dépasser la gêne et la contradiction que la formulation de Freud véhicule, trahissant par là combien déjà ce qu’il tente de théoriser d’une pratique si singulière, vient miner notre « credo théorique » qui, lui, met plutôt en valeur les « facultés (de connaissance) et leur capacité d’emprise.

Quelles conséquences, donc, pour la compréhension de ce qui se passe dans l’interprétation ?

Qu’est ce qui permet, là, que l’autre (dont j’ai bien précisé plus haut qu’il désignait autant l’analysant que l’analyste et surtout « en même temps » l’un que l’autre), devienne prêt à entendre alors qu’il ne l’était pas auparavant ?

Est ce que ça se fait tout seul ou sinon, par quel processus ?

Dans une autre partie de son texte F. Jullien compare le processus de l’analyse à la maturation d’une plante : « On ne perçoit pas l’épi pousser, dit il, ce phénomène étant à la fois global et continu, mais on constate un jour qu’il est mûr et qu’il est temps de le couper.

Or, le rapport instauré dans la cure, poursuit il, ne serait il pas quelque part du même ordre, ou, du moins, ne pourrais je éclairer ainsi, de biais, ce qu’il a à la fois d’actif et de laisser faire ? »

« Si le paysan n’a rien à attendre à tirer sur la plante pour la faire pousser plus vite, il ne doit pas pour autant se contenter de rester passivement au bord du champ et de la regarder pousser.

Il doit périodiquement rendre la terre plus meuble et seconder la maturation. Car la poussée peut, doit être induite, stimulée, assistée, mais, dans son cours, elle se fait d’elle même.

Il me semble que c’est à cela que sert la disponibilité. Elle correspond à ces soins du jardinier qui visent à rendre plus « meuble » et accueillante la « terre » sur laquelle tombe la parole.

C’est une manière de créer les conditions pour que l’analysant puisse parler à quelqu’un qui non seulement l’entend, mais surtout, entend tout ce qui arrive dans cette parole et que, de ce fait, il puisse lui même entendre ce qu’il est entrain de dire.

Et c’est cette conjonction de parole énoncée et d’écoute « ouverte » qui permet que surgisse à un moment donné une compréhension nouvelle.

A travers cette notion de disponibilité, le sujet se conçoit non plus en plein, mais en creux. Il s’agit pour lui de rien de moins que de renoncer à son initiative de sujet.

Que peut lui apporter ce renoncement ?

Empêcher que sa nature habituelle ne le ferme à l’opportunité.

Et, l’ouverture dont il s’agit là, et ça c’est très important par rapport à la cohérence de la pensée chinoise, ne relève ni du « vœux pieux », ni d’une sorte de succédané de métaphysique ou de religieux mais d’une stratégie, d’une recherche d’efficacité !

« Que la phrase à l’origine de ce bouleversement ait été prononcée par lui ou par moi, dit Serge Tisseron évoquant son analyse avec Didier Anzieu, n’avait pas d’importance. Seule comptait l’impression qu’une vérité nouvelle m’habitait, qu’elle faisait maintenant partie de mon être et que mon analyste sentait cela dans sa chair comme je le sentais dans la mienne. L’interprétation n’est acceptable qu’à ce prix : être perçue comme une nécessité partagée. » et il ajoute : « L’efficacité du travail analytique consiste pour une bonne part dans l’apparition et le développement d’expériences psychiques totalement nouvelles qui permettent la transformation d’habitudes mentales et relationnelles. Et parmi ces expériences, celle de se sentir accompagné est essentielle. »

La Disponibilité, telle que définie par la pensée chinoise, pourrait aussi être une manière de décrire avec précision ce dont il s’agit dans ce « se sentir accompagné » tel que cela a lieu dans l’expérience analytique et quelle est sa fonction véritablement « stratégique » plus que théorique ou éthique dans le déroulement d’une cure.

Cette manière de voir les choses, qui pourrait, au premier abord, apparaître « facile », est en réalité très exigeante.

Par exemple, la disponibilité peut être très fatigante car elle demande à l’analyste de s’adapter en temps réel aux exigences, non pas du patient mais des besoins de la cure à tel ou tel moment !

A certains moments le bon déroulement de la cure peut nécessiter beaucoup de souplesse quand à d’autres elle demande de maintenir un cadre très strict.

Je ne peux pas me dire, par exemple : « je fais payer les séances manquées à chaque fois. En effet, ça dépend de ce qui se passe dans la cure au moment où une séance est manquée.

Même si la règle de base est celle là, ça n’évite pas d’avoir à chaque fois à se poser la question et à inventer, sur le moment, une réponse adéquate.

Il faut prendre l’habitude, (ce qui est justement le contraire d’une habitude) d’aborder chaque séance sans savoir ce qu’on va y trouver, sans savoir si on va comprendre quelque chose ou rien et sans savoir comment on va pouvoir « réagir » ou « traiter » les choses.

Ce qui est fatigant et exigeant c’est de ne pouvoir s’appuyer sur aucun « protocole », même pas, à mon sens, le cadre défini de la « cure type ». Pour moi, l’exercice de la psychanalyse englobe toutes les différentes modalités de « setting » pour autant qu’elles permettent simplement le respect de cette position particulière que j’essaie là de décrire.

C’est en quoi Freud a pu dire que chaque analyste a pour lui-même à réinventer la psychanalyse, et même, à chaque cure, et même à chaque séance, pourrait on préciser !

Une autre fonction de cette position de « Disponibilité » pourrait aussi se dire en ces termes : « activer de l’entre ». (Expression qui définit très bien la nature du travail philosophique que mène François Jullien, d’où, sans doute, sa sensibilité à la problématique de la cure analytique)

Et ne pourrait on pas définir ainsi la nature du transfert ? Beaucoup plus, en fait, à activer qu’à interpréter ?

Sans compter l’« entre » du temps entre les séances, loin d’être en analyse un temps vide ou neutre, et l’« entre » de ce qui différencie et lie à la fois ces moments différents que sont le temps de maturation silencieuse et le moment de l’interprétation.

« L’Entre, dit F. Jullien dans son livre intitulé « l’Ecart et l’Entre » qui est la reprise de sa leçon inaugurale au Collège de France, n’a rien en propre, ne possède pas de statut, par conséquent, passe inaperçu.
En même temps, l’Entre est par où tout passe, « se passe », peut se « déployer »...Comme le transfert ?

Autre conséquence de l’introduction de ce concept de Disponibilité : l’importance donnée au « moment ».

Dans la pensée chinoise de la disponibilité, seul le « moment » fait référence. Car la Sagesse est sans contenu qui l’oriente et la prédispose ; ou bien elle n’en a d’autre que de se rendre disponible à l’occurrence du moment.

A tel moment, telle position s’avère juste, à tel autre la même position peut être fausse ou produire l’effet contraire.

Ce qui s’applique parfaitement à une conception de l’interprétation conçue beaucoup plus comme « moment opportun » où ce qui est en travail silencieusement depuis longtemps tout à coup « passe » , se transforme, se fait entendre, devient « compréhensible » ou « acceptable ».

« Les plus importants (il s’agit des « plaisirs partagés »), c’était lorsque, soudain, au détour d’une phrase, une impression étrange m’envahissait, une impression à la fois de nouveauté et de nécessité. Le désir de savoir avait tout à coup fait place au plaisir de comprendre.

Alors, j’avais tout à coup envie de m’écrier : « Oui, c’est ça, c’est bien ça » et parfois, je le faisais », dit Serge Tisseron parlant de sa psychanalyse avec Didier Anzieu.

 

Deuxième notion : l’Allusivité

 

(Je ne développerai pas les notions suivantes de façon aussi poussée car cela prendrait trop de temps. Je me contenterai d’indiquer quelques éléments)

La notion d’Allusivité peut aider à éclairer la différence qu’il peut y avoir entre interprétation « interprétante » et interprétation « contenante ».

Je m’explique : la règle fondamentale, qui invite l’analysant à parler « sans critique ni sélection, en racontant tout ce qui lui vient à l’esprit », est un des éléments de la méthode qui prend le plus, sans crier gare, le contrepied de notre raison.

Or, la pensée chinoise, qui préconise, non de dire quelque chose mais de dire « au gré », de « laisser passer » plutôt que de viser un objet, ouvre un horizon de compréhension nouveau à ce qui se passe effectivement dans la cure.
Pour obtenir le contournement de la censure psychique, la parole a à s’affranchir de la contrainte raisonnante, à se rendre disponible pour laisser passer ce refoulé qui biaise. Et plus l’analysant s’accroche à la logique, ce qui, pour lui revient au même que s’attacher à ses résistances, plus il y aura de chemin à faire au cours de la cure.
Allusif vient du latin ad-ludere, venir « jouer » autour, à proximité. (cf encore, la danse)

Dans ce sens, l’interprétation ne peut pas s’entendre comme une traduction du sens propre au sens figuré, ni de l’explicite à l’implicite car, dans l’allusion, il n’y a pas de rupture de plan.

« L’allégorique, dit F.Jullien est à double sens et demande à être interprété (c’est le « mode » dominant de la pensée occidentale), l’allusif est à distance et demande à être « cerné ».

Si l’interprétation psychanalytique permet ou plutôt signale l’émergence des éléments refoulés, elle permet surtout l’irruption de quelque chose de nouveau, qui, pour se produire, nécessite, la réalisation d’une « perte ». (Ce sur quoi je reviendrai un peu plus tard quand il sera question de la dé- fixation).

Freud lui-même, dans son article intitulé « Constructions dans l’analyse », faisait déjà un pas de côté, amorçant un changement de perspective par rapport au statut de l’interprétation.

Comme le remarque Claude Rabant dans son livre « Inventer le Réel » : « A travers ce texte, l’objet de l’élaboration visé par l’analyse change de nature et de statut : ce n’est plus tant l’énoncé préexistant de pensées inconscientes dont le sens est à découvrir que la signification à jouer et à interpréter (mais cette fois, au sens « musical » du terme), en fonction du jeu transférentiel dans son ensemble. »

Dans ce sens, donc, l’interprétation psychanalytique se doit d’être plus du côté de l’allusif que de l’allégorique, plus du côté de l’interprétation musicale qui simplement met un accent, souligne et laisse le sens venir de lui-même que de l’élucidation.

 

Le biais, l’Oblique, l’Influence ou « La confiance dans la méthode »

 

J’emploierai ici le mot méthode dans un sens particulier qui se définit
plutôt comme « savoir faire » que comme « savoir » et ne désigne pas quelque chose comme un plan préconçu, un protocole.

Compte tenu de ce qui a été développé précédemment concernant le fonctionnement particulier de la parole (allusive, qui consiste à « parler » sans « dire »), et de l’écoute (garder l’esprit disponible, ouvert à tous les « possibles ») en analyse, il semble évident qu’il sera impossible, ou en tout cas contre productif pour l’analyste de procéder selon un plan préconçu et de se donner des principes. Car cela ne pourrait que faire obstacle à cette stratégie d’ouverture.

La question, pour l’analyste devient alors : « Comment s’y prendre pour opérer, sans que ça soit ni prévu, ni improvisé quand on ne s’y trouve ni préparé ni désarmé », dit F. Jullien.
 « La méthode rationnelle subsume la diversité des cas sous sa généralité. Le biais, au contraire, part de ce que chaque situation présente d’individuel ou de singulier pour trouver l’angle sous lequel notre intervention peut réussir dans un terrain non maitrisé où il faut déjouer les résistances, contourner les difficultés.

A défaut de règle posée, il faut « se débrouiller », terme anti-conceptuel par excellence.

Et donc, comment concevoir une démarche qui puisse être rigoureuse sans être « méthodique », au sens classique (planifié) du terme ?

Ou, comment prendre pied dans la situation sans y faire effraction par notre arbitraire ?

« Ce qu’on ne peut aborder frontalement par notre raisonnement, disent les chinois, il faudra l’aborder de l’autre manière possible, oblique, chemin faisant, en le longeant, en en épousant les contours pour s’y insinuer, s’y couler, s’en faire accepter, de sorte que cette intervention en soit à peine une et qu’elle soit tolérée sans susciter de résistance et de contre-effet. »

Le stratège chinois se défie de tout plan établi à l’avance où risque de s’enliser son opérativité et qui lui ferait perdre sa « capacité réactive ».

« La valeur de son propos est dans le décontenancement et le décoincement qu’il opère par le moment adéquat de son énonciation et non dans le contenu de son énoncé.

Le sage a le souci de mettre l’autre sur la voie mais en lui laissant le soin de la découverte.

Et il ne s’agit pas là de respecter l’autonomie du sujet mais simplement de ne pas intervenir de façon contre productive.

Là où apparaît particulièrement en quoi le mode de pensée « occidental » a pu gêner Freud dans son souci de formaliser théoriquement ce qu’il était entrain d’inventer, c’est dans l’utilisation du concept d’« influence », car dans les termes de la pensée occidentale, l’influence, risquant de porter ombrage à l’autonomie du sujet, semble la contredire. Du coup, Freud a tendance à rabattre cet élément sur les fonctions, techniquement définies, du transfert et de la suggestion, ce qui a l’inconvénient d’en réduire la dimension de fond, ambiante, comme condition globale de la cure.

La pensée chinoise, qui ne pense pas en termes d’être et d’identification mais de « flux d’énergie », de pôles et d’interactions (ou plutôt d’inter- incitations), qui méconnait la distinction morphologique des modes actifs et passifs a, au contraire, placé l’influence au cœur de son intelligence. L’influencement est à ses yeux le mode général d’avènement de toute réalité.

Là encore, le contenu de la parole semble de peu d’importance par rapport au processus.

Il fait aussi sa part au silence, un silence qui n’est pas le mutisme mais le silence de l’« entre » : ni vouloir dire, ni vouloir se taire ; laisser passer aux deux sens du terme : laisser passer entre nous (transfert) et aussi laisser passer dans le temps.

 

La Dé-fixation

 

Qu’est ce qui conduit un sujet à venir demander de l’aide à un psychanalyste ?

Lorsqu’on examine ces demandes, on se rend compte que ce qui pose le plus souvent problème dans la vie, ce n’est pas tant ce qui nous arrive, mais le fait qu’on s’y fixe.

La fixation débouche aussi sur la « contrainte de répétition ». Refoulement, non développement, et contrainte de répétition sont logiquement les trois phases ou dimensions du processus pathologique auquel la fixation enchaîne.

D’où apparaît ce qui ferait l’objet de la cure : défaire les fixations ou, produire une dé-fixation.

L’interprétation apparaît alors comme ce moment où se réalise effectivement une dé-fixation, dernier terme d’un processus largement préparé auparavant et qui entérine la réalisation d’une perte.

En analyse c’est le langage, en tant que lieu de l’ « entre », trésor « partagé » qui, en permettant, par l’intermédiaire de la parole énoncée, du récit, l’inscription en son sein de ce qui, ayant été vécu, n’avait pas jusqu’alors trouvé de « lieu d’inscription », permet la dé-fixation , permet de redonner son autonomie à un morceau de son histoire qui puisse ainsi, étant « inscrit », rejoindre le passé, et cesser de parasiter anachroniquement le présent.

D’où l’effet d’allègement, parfois même d’euphorie dont témoignent souvent les analysants à la suite d’un de ces moments d’interprétation (cf la citation de S. Tisseron)

Et, n’est ce pas à propos de cette notion de dé-fixation que la pensée chinoise rejoint au plus près la psychanalyse ?

Où ce qu’opère effectivement la psychanalyse se voit le mieux éclairé par la pensée chinoise ?

Si nous avons à transformer notre conduite, pensent les chinois, c’est essentiellement pour l’arracher à l’enlisement de ce qui tend à la figer, à la fixer, de sorte que notre vitalité reste en cours.
Ce qui importe, pour la pensée chinoise, ce n’est pas tellement de progresser vers un idéal, mais de maintenir toutes ses ressources vitales en développement.

La cure, et c’est là sans doute le grand déplacement souterrain opéré par Freud et que la pensée occidentale a du mal à intégrer, nous sort, de fait, sans crier gare, des grands enjeux qui ont été les nôtres en Europe et dans l’ensemble du monde occidental. Elle ne tend pas à la Vérité. Elle ne tend pas non plus au Bien.
Sa fonction n’est pas morale. En quoi, Freud reste d’abord un médecin et non pas un philosophe producteur de quelque « vision du monde ».

 

Une transformation silencieuse

 

Déroulement silencieux, affleurement sonore.

On peut dire que tout dans la nature répond à ce processus : paysages, histoire, climat, vieillissement, rupture amoureuse.

Le pouvoir, souvent méconnu, impliqué dans cette transformation silencieuse est tel, qu’elle aboutit, sans qu’on y prenne garde, à ce qui s’affirme enfin, résolument, comme un complet renversement. La transformation ne se mesure qu’après-coup.

Souvent, dans la cure, les analysants eux même ne perçoivent pas ce qui a changé tant c’est « tout » qui a changé en même temps, sauf, précisément dans ces moments d’émergence que sont les moments d’interprétation. Bien que même là, ces moments ne disent pas le « tout » du changement, ils y participent seulement dans le déploiement d’une sorte de temporalité par à-coup que décrit très bien F. Jullien quand il parle de la « marche de l’eau » :
« Tant qu’elle n’a pas rempli la cavité, l’eau ne va pas plus loin.

Or, pénétrer par l’esprit est aussi de l’ordre de l’accumulation et du passage s’effectuant de proche en proche.

Impossible de sauter les étapes, d’enjamber des jalons, de forcer la compréhension.

En revanche, chaque fois qu’elle a rempli la cavité, l’eau déborde d’elle même. Elle continue à progresser, portée qu’elle est par son propre mouvement. »

Freud, dans les « conférences d’introduction à la psychanalyse » distingue l’absence d’effet réellement transformateur de toute tentative de persuasion ou d’explication de la part de l’analyste, de l’effet silencieux et souterrain repérable après coup, de la parole « allusive », qui est comme l’écho sonore de déplacements souterrains.
Seules les transformations silencieuses sont efficaces, nous dit la pensée chinoise, beaucoup plus, en tout cas, que les actions.

Mais le mérite de celui qui a su amorcer ces transformations ne se voit pas.
Ce qui va tout à fait à l’inverse de notre conception de l’efficacité, liée à l’acte, à l’événementiel, au spectaculaire, à l’héroïque. (Cf la conception habituelle de la politique, des mesures d’évaluations etc...)

Pour compléter cette impression que la cohérence du processus analytique est particulièrement bien éclairée à travers ce détour par la pensée chinoise, je rajouterai simplement cette remarque que l’ouïe, qui est le sens prépondérant sollicité par la pratique analytique, est, contrairement au regard, le sens du continu, notion tellement mieux développée dans la pensée chinoise que dans la pensée occidentale.

En conclusion, ces concepts, venus de la pensée chinoise, font apparaître non pas tant ce qui est en jeu dans la cure que ce qu’il faut « ménager de jeu », « remettre en jeu », pour que la cure ait lieu : « La psychanalyse, dit F. Jullien, en réactivant expérimentalement de « l’Entre », peut sortir le « vivre » de l’enlisement qui le fige et le réamorcer. Car, vivre, à quoi d’autre peut on tendre dans la vie que d’y accéder ? »

Comme le disait Christine Angot dans une interview récente que j’ai entendue à la radio, répondant à une question qui lui était posée sur son rapport à la psychanalyse : « La psychanalyse, pour moi, c’est une suite de RV. »

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